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8 mars 2014 6 08 /03 /mars /2014 17:38

Dans « l’Humanité Dimanche » de cette semaine

Yves Moreau, ancien chef de la rubrique internationale de « l’Humanité », nous a quittés après 97 ans d’une vie d’aventures et de résistance. Il avait toujours conservé la plus grande discrétion sur son évasion de la prison Montluc à Lyon et sur son rôle dans les services de renseignements de la Résistance. Il avait accepté de me raconter cet épisode en me demandant de publier le récit après sa mort. Pas avant. Promesse tenue, Yves.

« Mon évasion de Montluc a été relativement facile. Le directeur de cette prison me faisait donner des leçons particulières à son fils en vue du baccalauréat. En contre partie, il avait accepté de me laisser sortir dans Lyon, sous la surveillance d'un gardien, pour obtenir les soins d'un dentiste. Rien n'aurait été plus simple que de « faire la belle » dès la première consultation stomatologiste. J'ai tenu pourtant à obtenir l'accord préalable du Parti communiste. Pour plusieurs motifs : mon évasion signifiait la perte, à l'intérieur de la prison, des facilités que j'avais réussi à y acquérir, et qui étaient fort utiles pour tous les détenus politiques (1) ; d'autre part, je tenais à éviter la suspicion qu'une évasion aussi aisée n'aurait pas manquée d'éveiller auprès des camarades à l'extérieur ; enfin, il était nécessaire qu'une planque à mon intention soit préparée.

Je demandais donc le feu vert. Il me fallut l'attendre plus de trois semaines. J'ai dû aller deux fois chez le dentiste en m'interdisant d'en profiter. La troisième fois, le plombage de ma dent cariée allait être terminé. Heureusement, je reçus à temps l'accord que j'avais sollicité.

Je me suis mis en rapport avec un de mes codétenus, Lucien Benoit (2) qui travaillait au greffe, et que les gardiens chargeaient notamment d'organiser leurs emplois du temps. Benoit choisit pour m'accompagner le moins alerte des surveillants, un vieux qui aurait été bien incapable, le cas échéant, de me rattraper à la course.

J'avais prévu qu'en sortant de chez le dentiste j'emmènerais ce pauvre maton dans un bistrot que je connaissais, près de la Bourse du travail de Lyon. Il en fut ainsi, et mon cerbère accepta sans peine de venir écluser un pot de beaujolais. Mais, comme nous le dégustions, voilà que pénètre dans le café une vieille connaissance : Ehni, le responsable du syndicat du Livre, qui se dirige aussitôt vers notre table, me secoue chaleureusement la main, s'assied et commande une autre tournée. Il ignorait tout de ma situation. J'ai pu lui dire ouvertement que j'étais un taulard veillé par son ange gardien. Il fut plus difficile de lui faire comprendre qu'il fallait que lui, Ehni, se casse au plus vite pour me laisser faire ce que j'avais en tête : c'est-à-dire prendre ostensiblement la clef des toilettes, sortir de la pièce du bistrot par un couloir qui, pour les non-initiés, conduisait aux chiottes, mais aussi qui, pour ceux qui connaissent les lieux, permettait de gagner la rue sans repasser par le bar. Ce que je m'empressai de faire dès qu'Ehni eût enfin compris qu'il lui fallait s'éclipser.

Mon impatience était telle que, passé le premier coin de rue, je n'ai pu m'empêcher de me mettre à courir, ce qui est tout à fait à déconseiller si l'on ne tient pas à attirer l'attention. Sans encombre pourtant, je suis arrivé à l'arrêt de bus sur les quais du Rhône où une copine m'attendait.

Tout de suite nous partîmes pour Miribel, dans l'Ain, où un couple de braves retraités était prêt à m'accueillir, et où je suis resté quelques jours. Le Parti avait prévu qu'ensuite je devais aller me mettre au vert dans la Drôme, chez une famille de métayers, les Michalon, qui occupaient une ferme isolée, à cinq kilomètres de Pierrelatte. Je n'aurais qu'à y prendre du bon air, manger - les Michalon avaient un jardin plantureux, élevaient des volailles et un troupeau de moutons - et me reposer en attendant de nouvelles instructions.

Ce que je fis et, tout d'abord, avec le plus grand plaisir. Les semaines passaient. Je vivais comme un coq en pâte. Pour le petit déjeuner, on bouffait « à la fourchette ». Mais ce n'était pas pour ça que je m'étais échappé de Montluc. De guerre lasse, je décidai de remonter à Lyon.

J'y connaissais un copain, Cavasilles, préparateur en pharmacie. Je l'ai retrouvé sans difficulté. Il m’a mis en rapport avec « Marquis ». Le rendez-vous arriva bien vite et, en « Marquis » qu'accompagnait sa femme, j'identifiai Jean et Madeleine Braun que j'avais bien connue avant-guerre. Jean me laissa entendre qu'il militait, lui, pour le Front national (bien entendu, le seul digne de ce titre, celui de la Résistance), et que ce qui l'arrangerait, ce serait de me mettre en contact avec les Mouvements Unis de la Résistance (MUR).

J'acceptai sans hésiter. Aux MUR, on me proposa de mettre sur pied un service de renseignements de sécurité. Je donnai aussitôt mon accord. Et « Marquis », auquel je fis part de ces perspectives, m'assura qu'il serait en mesure de me trouver des copains avec lesquels je pourrais monter un petit appareil. Il me mit aussi en contact avec un soyeux, M. Favret qui habitait une villa à Saint-Didier au Mont d'Or, où il accepterait de m'assurer le gîte et le couvert. Ainsi installé, je me mis au travail.

Des MUR, je reçus bientôt, et de façon régulière, une multitude d'informations se rapportant aux arrestations qui les décimaient, aux activités de la police de Vichy et de la Gestapo, aux noms, adresses et caractéristiques des auteurs de ces activités.

Peu à peu, mon appareil s'organisa. Il comportait des archives (le fichier), un service du chiffre (pour coder toute la correspondance que nous émettions) et plusieurs agents de liaison, ceux-ci étant d'ailleurs mis à contribution dans leurs moments libres pour travailler au fichier et à la correspondance que moi-même je préparais. Au MLN, le nom de code de cet appareil était « SR Sec » (Service de renseignements de sécurité).

Jacques Sadoul avait débarqué un beau matin chez Favret, « Marquis » n'ayant pas eu d'autre planque pour lui sous la main. Dans la villa de Saint-Didier, nous partagions la même chambre et, comme il avait la langue assez déliée, qu'il parlait volontiers de la Révolution d'Octobre avec des détails souvent inconnus de moi, qu'il racontait sur Lénine des anecdotes qu'il avait manifestement vécues, je ne pus, dès le premier soir, m'empêcher de lui dire : « Écoute, je devine bien qui tu es ». C'était un compagnon charmant et, quand nous avions le temps, nous nous tapions les deux bons kilomètres séparant Saint-Didier de Vaugueray, où un petit restaurant proposait de ces grenouilles...

Mais il ne faut pas mettre tous les œufs dans le même panier et, pour des raisons de sécurité, j'ai estimé ne pas pouvoir rester chez Favret avec Sadoul. Qu'à cela ne tienne ! Favret trouva aussitôt à me faire héberger chez un autre soyeux, dont l'affaire était beaucoup plus importante que la sienne, et qui habitait, à Saint-Didier aussi, une imposante demeure au milieu d'un parc immense, bordé d'une colline où, sur de multiples rangées de pêchers, des fruits délicieux se doraient au soleil.

Le propriétaire, qui devenait mon nouvel hôte, M. Pey, était un ancien Croix de feu. Commandant de réserve, il se dressait dans son salon pour se mettre au garde à vous chaque fois qu'on entendait « La Marseillaise » à la TSF. Si bien que j'avais des scrupules à capter les émissions de Radio Moscou en langue française - notre hymne national y résonnait immanquablement.

Chez les Pey, on disait les Grâces avant chaque repas - un instant pendant lequel je restais respectueusement debout, figé derrière ma chaise. J'avais décliné l'offre des Pey de les accompagner le dimanche à la messe, mais ils ne m'ont jamais interrogé sur mes convictions politiques ou religieuses. Toutefois, la propension que je montrais à écouter Radio Moscou leur mit la puce à l'oreille ; M. Pey demanda un jour à Favret: « Ce monsieur Antoine (il me connaissait sous ce nom), ne croyez-vous pas qu'il soit communiste ? »

Plus se confirmait la probabilité d'une défaite allemande, plus la Résistance se renforçait, et plus grossissait le courrier du SR Sec. Fin 1943, les informations en provenance du NAP (Noyautage des administrations publiques) devenaient notamment d'un extrême intérêt. Les projets d'opérations de police (établissement de barrages, perquisitions prévues, rafles) étaient évidemment pour nous d'une très grande valeur. Mais il fallait mettre en garde avec une célérité parfois difficile à réussir. Que de nuits blanches nous avons passées à exploiter tout cela ! Que de kilomètres ont parcouru nos agents de liaison ! Quel rage quand un rendez-vous ratait et qu'il fallait attendre un éventuel repêchage ! Nous étions bien conscients d'avoir souvent entre nos mains de quoi sauver des dizaines et des dizaines de résistants. Par bonheur, tout mon petit appareil, lui, a été sauvegardé et n'a eu aucune perte à déplorer.

Un jour, j'ai pourtant moi-même été fouillé, dans le métro, au détour d'un couloir de correspondance, par des flics allemands, alors que j'étais porteur d'un assez volumineux paquet de messages, entouré d'un journal. Heureusement, cherchant sans doute des armes, ils m'ont fouillé à corps, et ont négligé comme anodins les lourds secrets que je tenais et que j'ai réussi, d'un geste négligeant, à faire passer d'une main dans l'autre. Cette scène s'est déroulée dans le métro parisien car, au début du printemps 1944, le MLN m'avait demandé d'aller installer une antenne de mon service à Paris. Pour ce faire, j'avais prélevé sur les effectifs dont je disposais à Lyon. Mais il restait bien des questions à régler, par exemple celle des planques qu'il fallait trouver dans la capitale.

A Paris, cependant, j'ai cherché à innover. J'avais imaginé de doter mon antenne parisienne d'un dispositif que, si la guerre s'était prolongée, j'aurais ensuite imité à Lyon. Souhaitant rendre mon SR Sec plus combatif, j'avais trouvé à Ménilmontant deux garçons et une fille - que j'avais baptisés « Vendredi », « Samedi » et « Dimanche » - et les avais chargés de recueillir les renseignements propres à faciliter des attentats visant de hauts responsables des forces de répression nazies et vichystes. Au lieu de taper en aveugle, on pouvait ainsi porter des coups plus efficaces, parce que bien ciblés.

Une dizaine de ces enquêtes furent menées et leurs résultats communiqués aux corps francs de l'Armée secrète. Mais le va-et-vient qu'il me fallut faire à cette époque entre Paris et Lyon - avec le petit pincement de cœur éprouvé au contrôle de mes (faux) papier à la ligne de démarcation -, puis enfin la Libération ne m'ont pas laissé le loisir de savoir si les résultats de ces enquêtes ont jamais été exploités. »

Propos recueillis par José Fort

(1) A la suite de l'évasion d'Yves Moreau de Montluc, tous les détenus communistes qui s'y trouvaient furent transférés dans les prisons de Saint-Etienne et de Noutron. Le directeur de Montluc a été sanctionné et muté. Le gardien chargé de surveiller Moreau a été condamné à une lourde peine de prison.

(2) Lucien Benoit fut après-guerre rédacteur à l'Humanité, chef de la rubrique informations générales.

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