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4 mars 2016 5 04 /03 /mars /2016 16:45

Par Jean Ortiz

Nous n’allons pas bouder notre plaisir. Avec ou sans mea culpa de la part du sieur président Obama, la visite obamesque à Cuba, hier encore « Etat voyou », «portion de l’ empire du mal », « menace terroriste », île satanisée, constitue pour le petit POUCET une énorme victoire diplomatique et politique. D’autant plus, paraît-il, que « tout sera mis sur la table » à l’occasion du voyage en terre rouge. A n’en pas douter, le président finissant, n’ayant plus rien à perdre, profitera de cette opportunité historique... Il annoncera au monde entier la levée du blocus (promise du bout des lèvres en 2007), ce cordon sanitaire qui étouffe l’île depuis 55 ans (depuis les sanctions économiques de juillet 1960, l’opération Mangosta du bon président Kennedy en 1961, etc.). Ce reste de « guerre froide » a coûté plus de 100 milliards de dollars à l’économie cubaine. Au bas mot, le président Obama annoncera urbi et orbi, n’en doutons pas, la restitution à Cuba du territoire cubain de Guantanano, occupé par une base militaire exogène depuis plus d’un siècle. Le brave Obama présentera donc des excuses, au nom de Dieu et de tous ses prédécesseurs, pour tentative d’affamer un peuple afin de le mettre à genoux (crime contre l’humanité), pour violation de pays-domicile, propagation permanente de mensonges à l’égard d’un pays minuscule géographiquement, mais grand par sa dignité. Les Etats-Unis, eux, sont grands géographiquement, mais... Obama devra se souvenir de Bush fils qui, en octobre 2007, clamait, « vatenguerre » : « peu de pays ont défié notre nation autant que Cuba ». Ce que les impérialistes n’ont en réalité jamais pardonné à Cuba la rebelle, c’est son existence... Aujourd’hui les tartuffes se bousculent pour aller y « faire des affaires ». Le gouvernement cubain, averti, joue le jeu (à risques assumés), sans brader l’indépendance ni la souveraineté du pays.

Ce cher Barak nous réhabilitera aussi, en quelque sorte, nous les amis de Cuba qui en avons pris plein la figure depuis des décennies, pour défendre un « goulag tropical », une « dictature castriste », devenus aujourd’hui « l’endroit où il faut être vu ». Nous qui depuis 1959 répétons : Cuba n’est pas une situation virtuelle, ni un petit morceau de l’URSS qui s’obstine à survivre sous le soleil caribéen. Et il est impossible de comprendre sa révolution en contournant le contexte, le bras de fer historique entre La Havane et Washington (qui a toujours rêvé d’annexer Cuba).

La révolution cubaine, surdimensionnée internationalement par Fidel Castro, fruit d’une histoire autochtone, prolongement nécessaire des Guerres d’Indépendance, issue du nationalisme révolutionnaire, d’un processus endogène de libération nationale, n’a pas débarqué des cuirassés de l’Armée rouge. Peu de pays ont payé aussi cher leur liberté (trois Guerres d’Indépendance au 19ième siècle contre les Espagnols, une victoire frustrée), peu de pays ont résisté à 55 ans de siège, de déstabilisations multiples, de sabotages, d’attentats, d’étranglement renforcé par les lois Torricelli en 1992 et Helms-Burton en 1995.

Si les 21 et 22 mars 2016 « tout est mis sur la table » à La Havane, attention elle va craquer. Et à charge contre « l’empire ». Les Etats-Unis devront dédommager une révolution qui, à cause des ingérences et agressions innombrables, n’est sans doute pas tout à fait ce qu’elle aurait souhaité être. Elle a dû composer avec, et compter, sur l’Union Soviétique (« que nous avions déifiée » confia Fidel Castro en 1991 après la chute du Mur de Berlin) pour tenir et afficher un bilan social, éducatif, culturel... à faire pâlir les voleurs de peuples.

Aujourd’hui en crise sévère, la révolution cubaine, engagée dans un processus complexe, difficile, « d’actualisation du modèle », vit, dans un climat de tension sociale, le changement le plus important depuis 1959. Il faut remédier à une économie peu productive, un modèle trop centralisé, trop étatisé, inefficient, une crise de valeurs préoccupante, un égalitarisme excessif, le sous-développement comme forme d’insertion dans l’économie mondiale, des déformations structurelles dues en partie à l’ex-dépendance du « camp socialiste » (réserve sucrière, carence de démocratie...), un dynamisme et des contre-pouvoirs émoussés... Raul Castro et son équipe mettent en place une nouvelle donne économique , une désétatisation de secteurs non stratégiques, des mécanismes d’offre et de demande, stimulent l’initiative individuelle, privée, dans le cadre moins contraignant qu’hier d’une planification souhaitée plus participative, moins bureaucratique. Désormais chacun peut vendre (s’il en a un, une !) son appartement, sa voiture, créer sa petite entreprise, embaucher, les paysans reçoivent la terre en usufruit, vendent directement leur production...Le secteur d’Etat (la quasi totalité des salariés), a été ramené à des proportions plus raisonnables, sans « thérapie de choc ». Le salaires sont désormais calculés en fonction de la quantité et de la qualité de travail fourni... Près de la moitié de la population a accès au dollar, l’autre non... Cela créée des inégalités mal supportées dans une révolution égalitaire en diable, qui les avait bannies. Aux commandes depuis février 2008, le cadet des CASTRO œuvre à une réactivation politique et économique devenue absolument indispensable; elle passe par l’introduction de réformes structurelles, de mécanismes de marché (à surveiller, notamment par l’implication des travailleurs). Pas à pas, Raul Castro jette les bases d’un socialisme « non de marché », mais avec des mécanismes de marché ; il accélère la transition générationnelle (tardive) en cours.

Miguel Díaz Canel (55 ans), premier vice-Président, politique et expert, ancien dirigeant du parti en province (Holguin), ancien ministre de l’Enseignement supérieur, devrait prendre le relais pour deux mandats de cinq ans.

Les mêmes en « occident » qui hier critiquaient « l’immobilisme » castriste... et castrateur, se réjouissent aujourd’hui du « retour au capitalisme », souhaité par l’Europe et les Etats-Unis... mais les changements en cours ne sont pas tout à fait ceux que voudraient F.Hollande et B. Obama. Cuba « s’ouvre » parce qu’elle a besoin d’investissements étrangers, de capitaux, d’entreprises mixtes à capital extérieur (mais à participation majoritaire cubaine et qui embauchent aux conditions négociées avec Cuba), besoin d’accéder à des financements normaux de la part des pays et organismes financiers internationaux (le blocus les rend encore très limités et coûteux)

Comme le reconnaissait Hillary Clinton il y a deux ans environ : « la politique cubaine des Etats-Unis a échoué ». Seul 25% des Nord-Américains considèrent Cuba comme une menace ; la grande majorité souhaite que les familles séparées puissent se retrouver ; les jeunes, hostiles au blocus, veulent « voir Cuba », se bronzer au soleil, se doper à la musique... Dans ce contexte, contraint de lâcher du lest, de rétablir les relations diplomatiques, le président Obama a déclaré : si la politique de Washington a changé, l’objectif final reste le même : avaler, liquider, la révolution cubaine. Et le marché, le dollar, l’ « invasion » de touristes, les vols désormais quotidiens des compagnies aériennes « gringas » entre Cuba et quelques grandes villes nord-américaines, le concert des Stones à La Havane, l’apologie du consumérisme, lui paraissent plus efficaces que GI’s et Marines d’antan.

Le président Obama veut donner l’impression que le conflit cubain est réglé... alors que le blocus reste toujours en place... mais :« je n’y peux rien !!», « c’est la faute aux Républicains », « au congrès ». Eh camarade, tu es président ou débardeur aux halles ? Coquin va ! Pour aller bombarder des peuples tu as plus de pouvoirs ! L’heure est à se réjouir des reculs de « l’empire », tout en surveillant ses manœuvres, jamais gratuites. On connaît la fable du renard libre dans le poulailler libre.

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