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27 septembre 2016 2 27 /09 /septembre /2016 14:43

Ma chronique sur Arts-Média (tous les lundi en direct à 19h15)

Je réfléchissais ce matin à cette chronique en pensant aux informations de ces trois derniers jours.

Pour la famille Dassault, tout va bien. Les dernières ventes de Rafales annoncent enfin les profits tant attendus. Ces petits bijoux, une merveille de technologies pour la guerre moderne, resteront comme le seul résultat économique du quinquennat. Du travail pour des centaines, des milliers peut être de salariés, la mort assurée d’un seul coup de missiles pour des dizaines de milliers d’inconnus, pauvres de préférence.

Je réfléchissais toujours en pensant à l’augmentation du tabac à rouler au nom de la lutte contre le tabagisme, comme si rouler une clope frisait la luxure, aux voitures anciennes interdites à Paris pour éviter la pollution, alors que l’achat d’un 4X4 Cayenne règlerait les problèmes de transport dans la capitale, aux rabotages des aides au logement (APL), pour une « meilleure répartition sociale" alors qu’une bonne aide à la pierre permettrait d’accéder à un appartement rue de la Pompe dans le XVI eme à Paris.

Bref, je réfléchissais à vous prouver, chiffres l’appui, que ce pouvoir hollando-vallsasien en fin de course persiste à s'attaquer, depuis 4 ans, aux plus faibles et que cette mandature se résume à une terrible marche en arrière sociale, à une attaque en règle contre les libertés et la démocratie lorsqu’un témoignage s’est affiché sur mon ordinateur. Un texte signé Guillaume Soyon, 30 ans, adjoint au maire (PCF) d’Avion dans le Pas-de-Calais.

A la poubelle mes chiffres et mes froides statistiques. Place à Guillaume et à la chienne de vie pour beaucoup de jeunes. Voici des extraits de son témoignage. Ecoutez, Guillaume, je le cite :

« Il y a deux jours de cela, alors que je venais de me jeter dans mon canapé, je reçois un message d’un vieil ami que je n’avais pas vu depuis au moins un an. Il me demandait s’il pouvait passer à l’improviste pour me saluer. Quand on s’est vu pour la dernière fois, il avait rencontré l’amour et s’apprêtait à s’installer avec son amie. C’est un garçon qui comme moi frôle la trentaine. C’est là notre seul point commun. Nous ne partageons que quelques insignifiantes passions en commun mais le hasard de la vie a fait qu’on s’est rencontré et qu’on s’est immédiatement apprécié.

Très vite il passait régulièrement à la maison et nous refaisions le monde des heures durant. Lui qui n’avait pas fait d’études supérieures, trimait de petit boulot en petit boulot, aimait bien parler politique, philosophie, cinéma et on riait souvent car il découvrait des mots ou des expressions qu’il ne connaissait pas jusque là. Il prenait plaisir je crois à avoir ces échanges. Je n’ai pas la prétention de penser que ça le sortait un peu de son univers noyé dans la précarité mais je crois pouvoir dire qu’il aimait, tout comme moi, ces moments vécus ensemble. D’ailleurs avec ses propres mots et ses propres expériences, il n’était pas rare que nous en venions aux mêmes conclusions.

Depuis qu’il travaillait il n’avait connu que l’intérim. Des petites missions à droite à gauche à La Poste, dans une entreprise de traitement des déchets médicaux, chez un géant des services en ligne ou de la préparation de colis. Sa pire expérience … Il avait cette fierté que je retrouve chez mes parents et dans de nombreuses familles ici dans la région. La fierté de travailler malgré des conditions de travail déplorables. Il était extrêmement courageux et j’étais frappé par son éternel optimisme. Pour lui, la situation ne pouvait finalement que s’améliorer. L’avantage de ce type de fréquentation, c’est qu’elle vous aide à garder les pieds sur terre.

Je passe beaucoup de mon temps dans les livres, dans les rapports chiffrés, dans les analyses conceptuelles. Parfois on finit par s’emballer et on parle d’un réel avec lequel on a fini par perdre prise.

Lorsqu’on s’est quitté il y a un an, il vivait toujours chez sa mère. Impossible pour lui d’avoir accès au logement avec un contrat précaire. C’est difficile quand on approche la trentaine de ne pas pouvoir encore voler de ses propres ailes. Pour tous les pans de l’existence, cette situation professionnelle est un blocage. Impossible de pouvoir se projeter dans la vie dans de telles conditions.

C’est alors que nous nous sommes revus il y a deux jours. Il passe le pas de la porte et tout de suite je remarque que la fatigue dévore son visage. Ses yeux ne brillent plus de cette malice que j’aimais tant chez lui, son sourire est crispé. Il se met à l’aise et très vite se livre.

Il m’explique que le peu d’argent qu’il gagne fond comme neige au soleil. Loyer, factures, courses. Aucun loisir possible, il ne s’était rien acheté depuis des mois. C’était sacrifice sur sacrifice. Mais le pire vient avec la suite de son récit. Je lui demande s’il a fini par trouver un travail plus stable. Réponse négative. La situation est pire qu’avant. Il doit chaque matin vivre accroché à son téléphone portable avec l’espoir d’être appelé pour travailler la journée. Alors de 8h à 11h il attend imperturbablement tous les jours que le téléphone sonne. Jamais le même salaire à la fin du mois, difficulté à s’organiser, à prendre des rendez-vous, le chaos permanent.

Il m’explique qu’une fois il prenait sa douche et la boîte d’intérim l’appelle au même moment. Il finit de prendre sa douche en vitesse et rappelle dans la foulée. Trop tard, la mission est pourvue. Trois minutes ! Il aura fallu trois minutes pour ne pas travailler ce jour-là …

A ce moment je pense à cette jeune femme expulsée de son logement près de Béthune élevant seule sa fille de 14 ans et que nous avons été soutenir. Le matin, les camarades ont eu le droit aux gendarmes particulièrement agressifs et à des autorités de l’État totalement sourdes et aveugles, assurément indifférentes au malheur et à la misère. Cette jeune femme finira par dormir dans sa voiture pour garder un œil sur les quelques affaires personnelles restées dehors près de ce qui était devenu son ancien domicile.

L’histoire de mon ami raisonne dans ma tête avec l’histoire de cette jeune femme.

Alors même que nous devrions être embarqués sur les flots bouillonnants du progrès en ce nouveau siècle où explose la technologie et le partage de la connaissance via internet, nous voilà empêtrés dans un entonnoir sombre et amer nous ramenant à des rapports de production et de classes dignes des premiers pas de l’ère industrielle.

C’est bien pour cela que celles et ceux qui perdent leur temps à s’écharper sur 2017 et à savoir qui est plus à même à devenir le sauveur suprême doivent en réalité vivre bien loin de ce paysage là, du réel simplement. Je crois que mon ami ne vote pas et il est encore moins disposé à le faire aujourd’hui. Comment lui en vouloir ? Comment lui faire la leçon ? En réalité je vous le dis, la politique doit vite se réinventer et pour se faire elle doit se délivrer une fois pour toute de la démocratie bourgeoise. »

Ainsi s’achève le témoignage de Guillaume. Mieux que les chiffres, n’est-ce pas ? Alors pour compléter et finir en musique, j’ai choisi ce soir la chanson « La loi du marché » de Cyril Mokaiesh et Bernard Lavilliers. Un régal qui vient de sortir, comme on dit, dans les bacs. Ecoutons.

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