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6 juillet 2009 1 06 /07 /juillet /2009 14:21

Canal + démarre ce lundi soir (6 juillet 2009) une série sur l'Italie et les années de plomb. Voici un de mes articles  sur ce sujet.



« Ils l’ont tué ». Ce 9 mai 1978 en début d’après midi, tout Rome résonne de ce cri. Le corps d’Aldo Moro, président de la démocratie chrétienne (DC), enlevé le 16 mars par les Brigades rouges après l’assassinat de ses cinq gardes du corps, vient d’être découvert dans une voiture garée dans le centre de la ville. Sur le siège, un cadavre. Une balle dans la nuque.

« Un crime avec préméditation », écrit Antoine Acquaviva dans « l’Humanité ». Il poursuit : « Les portes du gouvernement s’ouvraient devant le parti communiste italien (PCI), leurs battants poussés par 35% de citoyens ayant donné confiance et suffrages aux communistes. Les mobiles du meurtre sont patents. L’évolution de M. Moro (favorable à une alliance avec le PCI, ndlr) allait dans le sens d’une évolution démocratique de l’Italie. »

Pour bien signifier le sens de leur action, les tueurs ont déposé le cadavre à mi-chemin entre le siège du PCI et celui de la DC. Au fur et à mesure que la nouvelle se répand à Rome, la foule se presse devant les locaux des deux principaux partis politiques italiens. Visages graves, cris de colère. Quelque chose a changé dans les rues du centre de la capitale. Le climat d’insouciance apparente de cette ville aux palais somptueux a disparu. Déjà, des transistors parviennent les nouvelles du reste de l’Italie. Dans le nord industriel, à Milan, à Turin, les salariés, spontanément, ont cessé le travail.

Des nouvelles semblables parviennent du sud du pays. Dans une édition spéciale, « l’Unita », journal du PCI, saluant la mémoire d’Aldo Moro, écrit : « La lutte d’une nation agressée par des ennemis implacables – décidés par tous les moyens à la faire dévier de la route démocratique librement choisie – entre dans une phase nouvelle qui sera certainement dure et difficile. Cette lutte devra être conduite jusqu’au bout. » « Laissons les Brigades rouges à leurs macabres mises en scène », écrit de son côté Antoine Acquaviva dans « l’Humanité ». Elles ne sont que l’instrument, le « bras armé » d’un projet criminel visant à fusiller, au-delà d’un homme, un type de société, de relations humaines, de développement social et économique. »

Aldo Moro, âgé de 61 ans, avait été jusqu’aux derniers jours qui précédèrent son enlèvement l’un des principaux artisans du rapprochement de la démocratie chrétienne avec le parti communiste italien. Il avait de grandes chances d’être élu – avec l’appui des communistes – président de la République. Sa carrière politique avait commencé au lendemain de la Seconde guerre mondiale. Juriste et député de l’Assemblée constituante de juin 1946, il fut l’un de ceux qui participèrent à l’élaboration de la Constitution républicaine. Né le 23 septembre à Maglie, dans les Pouilles, il avait fait des études de droit à l’université de Bari. Il fut ensuite avocat, professeur de droit avant de « monter » à Rome où il devint en 1939 président de la fédération des universitaires catholiques, d’où étaient issus un grand nombre de dirigeants de la démocratie chrétienne.

Toujours réélu député à Bari depuis 1946, entré au gouvernement comme sous-secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères, Aldo Moro avait été cinq fois président du Conseil et dirigea, de 1963 à 1968, le premier gouvernement italien dit de centre-gauche où étaient entrés des socialistes. Il savait que la DC ne pouvait pas gouverner seule, l’alliance avec les socialistes visant à maintenir les communistes hors du pouvoir. Il fut à nouveau président du Conseil entre 1974 et 1976, années du dernier gouvernement de centre gauche avant d’être élu président de la Démocratie chrétienne en remplacement de M. Fanfani. Les élections législatives de 1976 avaient donné 35% des voix au PCI. Il n’était plus possible de tenir les communistes à l’écart de la vie politique, bien que de nombreux dirigeants de la DC n’admettaient pas leur participation au gouvernement. Aldo Moro était de ceux qui prônaient le contraire. Ce positionnement a déchaîné les tueurs. Qui les inspiraient ?

On les appelaient « Brigades rouges » dans l’intention de dissimuler leur noir couleur, leurs noirs desseins. Les « BR » avaient été créées en 1970 par un certain Renato Curcio, âgé de 35 ans, licencié en sociologie, pour mieux passer sous silence son passé néo-fasciste. La stratégie des « BR » tenait en une formule : « frapper au cœur de l’Etat ». Un Etat né de la Résistance. Premières cibles : les syndicats ouvriers accusés de « collaborer » avec le capitalisme, le parti communiste accusé de « trahir » la classe ouvrière, des dirigeants de la DC accusés de « renier » leur foi et de pactiser avec le diable. Et puis, pêle-mêle, des magistrats, des entrepreneurs, des élus, des journalistes… Bref, ceux que les « BR » désignaient comme des agents de l’Etat bourgeois.

Depuis, on en sait un peu plus sur les véritables inspirateurs du crime. Le dirigeants des Etats-Unis de l’époque, inquiets de la possible arrivée au pouvoir des communistes italiens, avaient chargé les services spéciaux de noyauter les « BR ». De l’argent et des armes ont été fournis à des circuits clandestins mêlant des proches de l’appareil d’Etat et des hommes de la Mafia disposant de réseaux passant par la France et l’Espagne. A l’époque, Antoine Acquaviva ne disposait pas de ces informations. Ce qui ne l’empêchait pourtant pas d’écrire dans « l’Humanité » : « Le terrorisme en Italie, en RFA, voire en France – quelles que soient les diversités des situations - fait désormais partie de la panoplie du capitalisme. Le dénoncer, le combattre, c’est défendre la liberté. Faire œuvre révolutionnaire. »

La plupart des jeunes embrigadés dans les « BR » ont cru qu’ils agissaient efficacement contre l’ordre bourgeois établi. En fait, ils servaient de supplétifs à ceux qu’ils pensaient combattre. Beaucoup, sans renier les motivations de leur engagement de jeunesse, reconnaissent aujourd’hui avoir été manipulés. En 2009, il est commode de s’en prendre à certains d’entre eux, de les pourchasser, alors que « repentis » ils ont été accueillis en France après un accord d’Etat à Etat sous la présidence de François Mitterrand. Un accord visant à sortir définitivement des « années de plomb ». Il est plus facile de s’en prendre à des boucs émissaires qu’aux véritables commanditaires des crimes. Parmi eux, un prix Nobel de la Paix : Henry Kissinger.

Dans une de ses dernières lettres adressées aux dirigeants démocrates chrétiens, Aldo Moro écrit sous la dictée peut-être, sous la surveillance certainement, de ses geôliers : « Si vous n’intervenez pas, une page terrifiante de l’histoire italienne sera écrite. Mon sang retombera sur vous, sur le parti, sur le pays. Que la sentence (la condamnation à mort décidée par les kidnappeurs, NDLR) soit appliquée dépendra de vous. Si la pitié l’emporte, le pays n’est pas perdu. » Aldo Moro ne savait pas que son sort était scellé par ses propres amis de la DC, particulièrement le sulfureux Andreotti, qui avaient décidé, en accord avec la direction du PCI, de ne pas répondre aux injonctions des Brigades rouges. Ce que le leader démocrate chrétien ne savait surtout pas, c’est que son enlèvement, puis sa mort avait été décidés à des milliers de kilomètres de Rome. Du côté de Washington…

Ceux qui, aujourd’hui encore, tentent d’expliquer la violence des groupes dits « révolutionnaires » se réfugient derrière le prétexte d’une « politique d’Etat répressive ». Ils feignent d’oublier les dérives sanglantes et les conséquences dramatiques pour la démocratie italienne d’une aventure programmée par d’autres. Ils passent sous silence la machiavélique manipulation dans laquelle sont tombés des jeunes italiens engoncés dans leurs certitudes sans lendemain.

Les archives des services nord-américains et britanniques récemment déclassifiées confirment que les Etats-Unis, la Grande Bretagne, la France et l’Allemagne avaient envisagé « une série de mesures » en 1976 pour « contenir » la puissance du PCI et la possible mise en œuvre du « compromis historique » ouvrant la voie à une alliance des communistes avec les démocrates chrétiens. En mai 1996, l’ex-directeur de la CIA, William Cosby avoue que Washington a versé de « grosses » sommes d’argent pour prévenir « le péril rouge ». Les archives britanniques - des centaines de documents – relatent des réunions diplomatiques, l’échange de correspondance entre les hommes au pouvoir en Occident, de multiples analyses. Un des textes intitulé « Italy and the communists : options for the West », propose de réfléchir à une action en « soutien à des actions subversives ».

Le secrétaire d’Etat américain, Henry Kissinger, spécialiste des coups tordus et des putschs comme celui qu’il a personnellement inspiré au Chili en 1973, souligne auprès de ses partenaires que les Etats-Unis « craignent » pour la sécurité de l’OTAN et qu’avec l’arrivée au gouvernement des communistes en Italie des documents sensibles, notamment dans le domaine nucléaire, pourraient « finir à Moscou ». A Bruxelles, on évoque une « possible catastrophe » si Enrico Berlinguer, secrétaire général du PCI, accède au pouvoir. On s’inquiète que les bases de l’OTAN en Italie soient infiltrées par des « fonctionnaires communistes ». On envisage même d’expulser l’Italie de l’Alliance Atlantique. C’est à partir de ces analyses que des plans sont élaborés par la CIA en liaison avec les services spéciaux italiens pour « infiltrer et financer » les organisations « en capacité de rompre le processus engagé en Italie ».

L’argent coule à flot, les armes transitent grâce à la mafia, de nombreux dirigeants démocrates chrétiens et socialistes ainsi que des chefs des services secrets italiens sont aux ordres. « Aux jeunes fous de jouer », s’exclamera, hilare, entre cigare et verre de cognac, Henry Kissinger, selon un ancien du département d’Etat. Kissinger ? Un sinistre personnage que l’on continue encore et encore à encenser alors qu’il a mené les pires opérations criminelles dans le monde. « Un modèle », a dit de lui, il n’y a pas si longtemps, un certain Bernard Kouchner.

Après l’assassinat d’Aldo Moro, l’Italie vivra ce qu’on a appelé les « années de plomb ». Attentats et assassinats se multiplieront. Ils seront attribués, selon les moments, à des groupuscules dits « révolutionnaires » d’extrême gauche ou d’extrême droite. En fait, tous travaillaient pour la même entreprise de déstabilisation.

 

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