Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
27 juillet 2012 5 27 /07 /juillet /2012 11:41

 

l'Humanité du 27 juillet 2012

 

« Rapplique, l’affaire est sérieuse ». François Lescure m’a souvent réveillé tôt le matin à la lecture d’une information importante. Faut dire que François avait écouté les radios, lu les dépêches de la nuit en provenance des quatre coins du monde, pris contact avec nos correspondant à l’étranger susceptibles d’intervenir dans la journée. François, à la retraite depuis dix ans, avait demandé le « privilège d’assurer bénévolement le service de fin de nuit ». Il arrivait entre 4h et 5h du matin  chaque jour à la rubrique internationale du journal, sauf le dimanche les deux dernières années de sa vie, puis passait le relais  en début de matinée après avoir bu le café avec les femmes de ménage. Tout était prêt pour le « cuisinier » du jour: le « menu », chaque sujet étant souligné au crayon rouge selon l’importance, les dépêches papier triées, le compte rendu des contacts téléphoniques avec Pékin, Moscou, Berlin ou ailleurs.  Lorsque nous nous présentions à la conférence de rédaction,  impossible de nous coincer à moins de sauter une ligne. François était journaliste 24h sur 24 et disait aux plus jeunes : « Mesurez votre chance. Vous faites un bébé tous les soirs ».  Quand il portait la cravate, nous rigolions discrètement certains que vers 12h il nous dirait : « J’ai un rendez-vous » et on ne le revoyait que le lendemain. Parfois, il retrouvait  Catherine Deneuve dans un restaurant parisien. Nous le savions grâce  une indiscrétion confirmée par la présence de la star le jour de la remise de sa Légion d’Honneur par Etienne Fajon, ancien  directeur de « l’Huma », au siège du journal. François Lescure était un personnage hors du commun. Nous avions pour lui une immense affection et un respect sans limite.

Respect ? Cet homme qui dormait peu, souffrait beaucoup, ne se plaignait jamais. Il était resté d’une grande discrétion sur son parcours de résistant. Et pourtant. Lycéen, il s’était engagé dans les rangs des jeunes communistes. En 1940, alors qu’il était le secrétaire parisien de l’Union des Etudiants communistes et vice-président de l’UNEF, il fut l’un des organisateurs (avec Francis Cohen et Suzanne Djian) de la première manifestation anti nazie du 11 novembre 1940, Place de l’Etoile à Paris. Caroline Constant raconte dans un portrait consacré  au résistant François Lescure cette célèbre journée : « Il est 17h30. La nuit est déjà tombée. Pourtant des Champs-Elysées et des rues adjacentes, des centaines, des milliers de jeunes gens et de jeunes filles remontent vers l’Etoile. Par grappes. Pendant deux heures,  avant que les nazis n’interviennent, ils se rassemblent aux cris de « Vive la France », en entonnant la Marseillaise et le Chant du départ.  A  proximité, François Lescure. Il a tous juste vingt ans. Il est communiste. Et il vit déjà en semi-clandestin dans Paris occupé ».

  « Nous étions peu nombreux à l’époque à oser défier l’occupant. Certains oublient aujourd’hui le rôle essentiel joué par les communistes dans la lutte alors que les représentants des autres forces politiques se terraient morts de trouille », soulignait François. Plus tard, il rejoint la Résistance. Arrêté, torturé, il réussit à s’échapper des mains des tortionnaires. Il gardera à jamais les traces des sévices endurés.

C’est en 1946 qu’il entre à « l’Humanité ». L’essentiel de sa carrière se fera dans notre journal avec une parenthèse entre 1965 et 1973 au poste de rédacteur en chef de l’hebdomadaire « France Nouvelle ».

A « l’Huma », il a tout fait : chef du service politique, chef par intérim du service international, secrétaire d’Etienne Fajon, alors directeur du journal. Il occupe même, un moment, le poste de secrétaire général du quotidien et, plus tard,  d’animateur de la rédaction de « l’Humanité Dimanche ». Il termine sa carrière de journaliste actif  en charge des affaires européennes. Son père, Pierre de Lescure résistant de la première heure, fut un des créateurs des Editions de minuit. Son fils, Pierre Lescure (la particule ayant disparu entre temps) est un journaliste connu qui a travaillé notamment à Europe1 puis a dirigé Canal. Chez les Lescure on est journaliste de père en fils.

A la rubrique vie internationale de « l’Humanité », François Lescure faisait partie d’une équipe de vieux briscards-baroudeurs forts en gueule à qui on ne la faisait pas. Antoine Acquaviva, Robert Lambotte, Jean-Emile Vidal, Max Léon,  Madelaine Riffaut… et le « chef », l’impassible Yves Moreau. Avec ces gens là, le travail primait tout, les heures n’étaient pas comptées. Tous, anciens résistants et déportés, étaient devenus des journalistes de qualité. Ils formaient un véritable groupe solidaire, responsable, signant reportages, commentaires et éditoriaux faisant référence dans le monde politique et journalistique de l’époque. Pour supporter et diriger une telle équipe dont Wolinski partageait parfois la consommation de whiskys, il fallait s’appeler Roland Leroy et René Andrieu. Car toutes ces attachantes canailles, comme François Lescure, savaient mettre au pas les prétentieux et les bégueules, les ratés et autres carriéristes sans saveur et dans le même temps témoigner de l’amitié, de la solidarité, de la tendresse. Ils savaient aussi organiser les « pots » et autres fêtes avec débordements assurés souvent contrôlés. Pas toujours.

François Lescure (disparu en 1992) qui avait tant donné dans le combat pour la liberté et la justice, qui s’était investi totalement dans son travail de journaliste était un des meneurs de cette célèbre bande qui restera dans les annales du journal. Lorsque, maladroitement, nous évoquions avec François son dos meurtri et les douleurs du soir, il répliquait : « J’oublie tout en écrivant mon papier. »

José Fort

(Ancien chef de la Rubrique internationale de « l’Humanité »)

 

 

Partager cet article

Repost 0

commentaires

Présentation

Recherche

Articles Récents

Liens