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7 août 2009 5 07 /08 /août /2009 11:39

 

Il y a un an éclatait le conflit entre la Géorgie et la Russie. Il fait à nouveau, cet été 2009, couler pas mal d’encre. Mais où trouver un début d’explication ?

Il y a un an, Patrick Kamenka répondait à mes questions pour le magazine « Vie Nouvelle ». Ce journaliste de l’AFP a « couvert » durant de nombreuses années l’URSS puis la Russie, particulièrement le Caucase. Il sait de quoi il parle. Voici les principaux extraits de notre entretien toujours d’actualité.

 

 

Q. Le conflit armé entre la Géorgie et la Russie a éclaté le jour même de l’ouverture officielle des Jeux olympiques. Ne trouvez-vous pas cette coïncidence étrange ?

 

R. On peut imaginer que le président géorgien a décidé de lancer son attaque sur Tskhinvali, la capitale d’Ossétie du Sud, dans la nuit du 8 août, car justement le monde entier regardait du côté de Pékin et des JO. Le président russe Dmitri Medvedev était en vacances, et le Premier ministre VladimirPoutine était lui à Pékin aux JO. De nombreuses informations laissent entendre que les Américains étaient au courant de l’initiative de Mikhael Saakachvili et que des conseillers US ont aidé techniquement sur le terrain les Géorgiens à régler les tirs des missiles Grad et de l’artillerie pour détruire les casernes des soldats russes du maintien de la paix présents en Ossétie. Les dirigeants géorgiens ont estimé qu’en menant cette action, les Occidentaux les suivraient et ont sous estimé la réaction des Russes. Alors piège ou provocation ? Cette attaque a permis à Moscou de réagir en dénonçant les attaques contre ses soldats et des citoyens russes, les Ossètes du Sud ayant reçu des passeports russes, ce au grand dam des Géorgiens qui considèrent que l’Ossétie est à

l’intérieur des frontières géorgiennes héritées de celles de l’ex-URSS.

 

Q. On connaît les principaux dirigeants de la Russie. Moins le président géorgien Mikhael Saakachvili. Qui est ce personnage ?

 

R.C’est un jeune politicien qui a siégé dans le cabinet de l’ancien président géorgien Edouard Chevardnadze. Il a initié la « Révolution des roses » en janvier 2004 pour chasser du pouvoir l’ancien ministre des Affaires étrangères de Mikhail Gorbatchev. Polyglotte, il a fait ses études en France et aux États-Unis où il a travaillé comme avocat. La révolution « colorée » en Géorgie, celle de l’Ukraine également, ont été vouées aux gémonies par le Kremlin qui y a vu la présence d’ONG américaines comme autant de menaces dans son « étranger proche », la zone d’intérêts de la Russie. La volonté de Saakachvili a été énoncée

dès son arrivée aux affaires : reconquérir les régions autonomes comme l’Abkhazie et l’Ossétie. Il avait réussi à reprendre l’Adjarie (à la frontière turque) sans coup férir. Cet exemple a pu permettre aux Géorgiens de croire que les autres régions suivraient. Il faut rappeler que la Géorgie comme tous les pays du Caucase sont une mosaïque de peuples et de langues.

Les affrontements meurtriers entre la Géorgie et la Russie de cet été entraînent une aggravation des tensions internationales.

Depuis longtemps les tensions existent entre Géorgiens et Ossètes. Notamment, après l’effondrement de l’URSS en 1991 et l’indépendance de ces ex-républiques soviétiques. La politique des différents présidents géorgiens après l’indépendance visait à contrôler ces régions irrédentistes. Les Ossètes, descendant des Alains de langue persophone, sont divisés, depuis les débuts de l’URSS, en Ossétie du Nord rattachée à la Russie et l’Ossétie du Sud dépendant de la Géorgie. Du temps de l’Union soviétique, les populations ont vécu ensemble, des mariages mixtes n’étaient pas rares. Puis, le nationalisme géorgien a repris le dessus sur la minorité ossète qui n’a eu de cesse de lorgner du côté des  « frères » du nord et de vouloir rejoindre la Russie avec le soutien du Kremlin. Les heurts armés qui ont continué,malgré l’accord de Dagomys en 1992, ont fait des victimes de part et d’autre, et les populations poussées chacune par un camp se sont affrontées, les Géorgiens visant les villages ossètes et réciproquement. Les autorités locales ossètes ont poussé leur pion vers la Russie sous la férule du pro russe Edouard Kakoïty. Ce d’autant que l’Ossétie du Sud est un important point de passage vers la Russie et vers Valdikazkaz, la capitale voisine de l’Ossétie du Nord, siège des troupes russes dans le Caucase.

 

Q. Quels sont les enjeux ?

 

R. La Géorgie peuplée de quelque 5 millions d’habitants a peu de ressources économiques, hormis les agrumes, le vin, les eaux minérales, une agriculture florissante et des sites touristiques sur la mer Noire(moins les anciennes plages de la riviera ex-soviétique désormais sous la coupe de l’Abkhazie dans l’autre zone sécessionniste). Mais la Géorgie - située dans ce corridor qu’est le Caucase non russe entre Caspienne et mer Noire - représente un enjeu stratégique important en raison des gazoducs et oléoducs (BTC, BTE) qui évacuent gaz et pétrole de l’Azerbaïdjan voisine et de l’Asie centrale vers les ports géorgiens sur la mer Noire (Poti, Batoumi) et vers les côtes turques (Ceyhan, Erzurum). Ceci permet à la Géorgie dépourvue de ressources énergétiques d’en recevoir et de prélever des royalties au passage de ces réseaux de transport d’énergie qui alimentent l’Europe. Un projet important (Nabucco), sous contrôle occidental, envisage, en passant des tubes sous la Caspienne, d’évacuer le gaz et le pétrole du Caucase et d’Asie centrale via la Géorgie et la Turquie, de remonter jusqu’à l’Union européenne. Moscou voit évidemment d’un mauvais

oeil ces exportations d’hydrocarbures se détourner du réseau russe contrôlé par le géant énergétique Gazprom et alimenter directement les pays occidentaux qui pour l’heure dépendent fortement des achats auprès de la Russie. C’est le fameux grand jeu pour le contrôle des réserves d’hydrocarbures qui se joue là entre Russie et Occident. D’où la volonté des Russes de construire des nouvelles routes énergétiques en direction du nord et du sud de l’Europe pour faire pièce aux projets américano-européens.

 

Q. La réplique russe à l’opération militaire géorgienne a été extrêmement rapide et brutale. Comment l’expliquez-vous ?

 

R. Hormis l’aspect énergétique et après le recul des années Eltsine, la Russie avec Poutine et Medvedev veut revenir au premier plan de la diplomatie mondiale et s’affirmer comme puissance mondiale. L’opération russe rapide et massive vise clairement à affirmer la défense du pré carré russe, et mettre un coup d’arrêt aux intentions de l’Otan et des États-Unis de prendre pied dans le sud Caucase. Les dirigeants de Moscou ont surfé ainsi sur le sentiment de la majorité de la population russe se considérant humiliée par la perte des positions

de super puissance. De plus, la période des révolutions  « colorées » (Ukraine, Kirghizstan, Géorgie) à la suite de l’onde de choc du 11 septembre 2001 a été considérée par le Kremlin comme autant d’événements négatifs et jugés comme menaçant les intérêts russes. Parallèlement, l’indépendance du Kosovo et l’avancée des lignes de l’Alliance atlantique dans les anciens satellites de l’URSS et leur intégration dans l’Union européenne ne pouvaient que provoquer l’ire du Kremlin. Dans ce cadre, la volonté de Tbilissi de rejoindre l’Otan, tout comme la présence d’une centaine de conseillers militaires américains auprès des troupes géorgiennes - dont certaines unités sont déployées en Irak en signe de gage vis-à-vis de Washington - n’ont pas manqué d’être jugées par la Russie comme une pierre dans sa zone d’intérêt (qualifiée par les Russes « d’étranger proche »). Les dirigeants du Kremlin ne pouvaient qu’en tenir rigueur à Saakachvili. La Géorgie comptait intégrer l’Alliance atlantique au sommet de l’Otan de Bucarest, et mettre ainsi les Russes devant le fait accompli. Après sa réélection en janvier 2008, le chef de l’État géorgien - dont le credo était la reconstitution de l’unité de la Géorgie en réintégrant dans le giron national les deux régions irrédentistes d’Ossétie et d’Abkhazie - a tenté de jouer sur deux tableaux : en plaidant la réconciliation avec le Kremlin, après des périodes de tensions qui avaient conduit à la rupture des relations commerciales, et au blocage des liaisons aériennes entre la Russie et la Géorgie ; en jouant sur les tensions dans les deux zones indépendantistes, dont Russes et Géorgiens se rejettent la responsabilité pour pousser les feux et faire pression sur Washington et Bruxelles, afin d’obtenir l’intégration dans l’Otan.

 

Q. Selon vous, quelle est la stratégie des dirigeants russes ?

 

R. La réponse militaire russe visait d’abord à détruire les bases géorgiennes mises sur pied avec l’aide des conseillers américains. C’est aussi un message en direction des néo-conservateurs américains qui n’ont cessé de vouloir avancer leur position dans l’ex espace soviétique, dans les pays baltes, en Asie centrale et au Caucase.

La mise en place de batteries en Polopuis à Pale, l’ancien fief de Karadzic et Mladic, l’installation de missiles en principe dirigées contre l’Iran, de radars en République tchèque, la volonté de faire intégrer la Géorgie et l’Ukraine dans l’Otan, ne pouvaient être considérées que comme des agressions face à une Russie en voie de reconstruction, notamment, grâce à la manne du pétrole et du gaz. La politique russe s’explique aussi par la volonté du Kremlin d’empêcher tout éclatement du Caucase russe, véritable mosaïque d’ethnies.

 

Q. Faut-il s’attendre à une aggravation des tensions ?

 

R. La Russie, forte d’un succès militaire en Géorgie et malgré les critiques occidentales, ne devrait pas laisser son avantage politique retomber. Déjà des tensions pointent leur nez en mer

Noire avec la présence de la flotte russe et de bâtiments de l’US Navy. Ce d’autant que l’Ukraine souhaite reprendre le contrôle de la base de Sébastopol, port militaire abritant la flotte russe. Les relations entre Kiev et Moscou pourraient continuer de se détériorer. D’autres conflits gelés comme celui en Transnistrie, au Karabakh - opposant l’Arménie et l’Azerbaïdjan - pourraient se réchauffer si les tensions entre l’Otan et la Russie, entre le Kremlin et la Maison-Blanche se poursuivent. Un danger réel existe de voir l’espace ex soviétique connaître de nouveaux foyers de tension après la politique occidentale dans les Balkans que la Russie a reçu comme une vraie défaite diplomatique.

 

Q. Les relations entre l’Union européenne et la Russie vont-elles connaître des bouleversements ?

 

R. Cette crise va poser la question des rapports de force entre Russie et Europe, cette dernière voyant s’opposer faucons pro américains et dirigeants aux positions réalistes. L’Union Européenne peut jouer un rôle d’apaisement des tensions entre Moscou et Tbilissi, de règlement sur le long terme du conflit et des solutions pour les zones sécessionnistes, même si Moscou à reconnu l’indépendance de l’Abkhazie et de l’Ossétie, suite logique pour les Russes aux politiques de l’Occident dans la poudrière des Balkans. La situation en Irak, celle prévalant en Afghanistan, les tensions au Pakistan et la crise iranienne nécessitent la poursuite du dialogue avec Moscou. L’UE peut là

encore être le trait d’union entre les deux Grands. Mais de plus en plus se pose la question du rôle de l’Otan. Cette alliance qui date d’une autre époque ne doit-elle pas être mise en sourdine pour construire l’Europe de Brest à l’Oural et apaiser les tensions sans le parapluie américain ?

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4 août 2009 2 04 /08 /août /2009 10:38

J'enrage. Pasionaria est mise à toutes les sauces. La "pasionara du gouvernement", la "pasionaria des stades", "la pasionaria... Voici l'histoire de Dolores Ibarruri, la véritable, la seule Pasionaria. 

 

 

 

Huitième d’une famille de onze enfants, fille et petite- fille de mineurs, née cinq années avant le début du siècle dernier à Gallarta, ville de la province basque de Biscaye, Dolores Ibarruri, dès son plus jeune âge, rêve de devenir institutrice. Dans la petite école située au-dessus de la prison, elle dévore  les livres que lui prête son institutrice, Antonia Izar.

« Comment penses-tu pouvoir devenir institutrice alors que tes frères sont ouvriers ? » lui répète sa mère. Misère et ignorance. Dolores ne dépasse pas le cours préparatoire à l’école normale. Elle abandonne les cahiers pour les ateliers de couture puis pour les cuisines des maisons bourgeoises. « La seule issue, l’unique aspiration pour une femme dans mon village, c’était le mariage », disait-elle, avant d’ajouter : « Une vie grise, une vie d’esclave. »

 Pour obtenir la main de la jeune et belle Dolores, les prétendants ne manquent pas. C’est Julian Ruiz Gabina qu’elle choisit. Un militant socialiste qui « ne savait pas danser », mais lui offrait ses premiers livres. Elle se marie à l’église de Gallarta et quitte pour la première fois son village pour Santander : un bref voyage de noces dans la famille de son époux avant de s’installer, non loin de là, à Somorrostro. Elle va vite vérifier la dure vérité du proverbe espagnol : « Mère ? Qu’est-ce que se marier ? Fille, c’est coudre, faire des enfants et pleurer. »

Pleurer ? Dolores Ibarruri en aura trop souvent l’occasion : la mort de deux de ses enfants en Espagne, la disparition de son fils Ruben à Stalingrad pendant la Seconde guerre mondiale, l’incompréhension de sa famille, son mari en prison pour idées subversives. « Je suis devenue socialiste à force de côtoyer l’injustice, la misère, et je n’avais pas besoin de me regarder dans un miroir pour voir combien souffraient les autres femmes », soulignait-elle.

Dolores partage les idées de son mari. 1917 va être pour elle une date décisive. Lorsqu’elle apprend la victoire de la révolution russe, Julian se trouve – encore – en prison. « Je ne me sentais pas seule. Cette révolution lointaine, inaccessible était réalité dans une partie du monde. »

Les  responsables syndicalistes à la recherche de rédacteurs lui proposent d’écrire des articles dans leur journal « Le Mineur de Biscaye ». Dolores accepte et publie son premier « papier » pendant la semaine sainte, dite semaine de la Passion. Elle ne peut signer de son vrai nom et choisit un pseudonyme, celui qui va devenir célèbre : Pasionaria.

Dolores Ibarruri devient une collaboratrice régulière des publications ouvrières. Elle s’engage pleinement dans le combat politique en 1920, lors de la création du Parti communiste d’Espagne (PCE). Elue membre du comité provincial de Biscaye, elle participe au premier congrès du PCE.

A Somorrostro, les dames de la bonne société sont consternées. On rappelle que, quelques années auparavant, Mme Ibarruri mère entraînait sa fille à l’église San Felicismo pour l’exorciser et demandait au curé de prier en ce sens. Déjà, la jeune Dolores contestait les règles archaïques… La voilà devenue communiste. Les dames de Somorrostro veulent sauver Dolores de l’enfer. La préposée au sauvetage, épouse d’un propriétaire de mines, Mme Sebastiana Ugarte, anime la très pieuse organisation de charité « Les femmes de Saint Paul ». Or, Dolores persiste dans son engagement. Mme Ugarte connaît les ficelles : elle propose à Dolores une maison « confortable avec jardin », et aussi « un bon emploi » pour Julian. Peine perdue.

La vie est dure pour les Ruiz-Ibarruri. Comme pour tous les militants ouvriers persécutés par la dictature du général Primo de Rivera dont le fils, José Antonio, va fonder la Phalange, avant d’avoir son avenue dans toutes les villes d’Espagne comme « martyr » sans cesse célébré du franquisme. Julian subit la prison presque en permanence. S’il en sort, c’est pour enterrer dans un carton deux de ses trois filles. Heureusement, la solidarité entoure la famille.

En 1930, Dolores devient membre du Comité central du PCE. L’année suivante, au cours de la campagne électorale qui précède la proclamation de la République, elle prononce son premier discours à Bilbao. Lorsqu’elle monte à la tribune, Dolores tremble de peur. Tout au long de sa vie, avant chaque allocution, le trac ne l’abandonnera jamais. Déjà, dans la rue, on reconnaît Dolores Ibarruri, cette femme qui lie l’action d’avant-garde au respect méticuleux des traditions. Elle s’habille toujours de la même manière combinant le noir et le blanc et n’utilise les vêtements de couleur que pour confondre les polices à ses trousses. En 1931, à la demande de la direction du PCE, elle quitte Somorrostro pour Madrid. Le couple Ruiz-Ibarruri se sépare. Une rupture qui n’empêchera pas Dolores et Julian de rester pour toujours d’excellents amis.

Les articles de Pasionaria dans « Le Mineur de Biscaye » ne passent pas inaperçus. Dolores Ibarruri rejoint la rédaction de « Mundo Obrero », organe central du PCE. Un soir, en sortant du journal, elle est arrêtée et conduite à la prison pour femmes de Quinones. Premier emprisonnement. Premier choc avec la réalité pénitentiaire. Dans sa cellule, les droits communs font la loi. Elle conquiert l’amitié de la plupart de « ces victimes de la misère » et leur fait chanter « l’Internationale », le 1er mai 1932. Bientôt libre, Dolores n’en vit pas moins un drame : celui de la séparation. Ses enfants restés à Somorrostro lui manquent douloureusement. « La vie m’a montré, indiquait-elle, combien il est difficile pour une femme, pour une mère, de mener la lutte révolutionnaire. La vie, la liberté, rien ne m’importait. Mais les enfants ! Avais-je le droit de les sacrifier ? Cet aspect a été le plus dur. Mes enfants ont souffert avec moi des conséquences des activités de leur mère mais, sans eux, la vie m’aurait été impossible. »

Ruben et Amaya ne seront jamais seuls. Leur mère se déplace beaucoup. Elle prend toujours le soin de trouver un bon toit pour ses enfants. Les retours de voyage se transforment en fête, notamment en 1933 lorsque Dolores revient de Moscou après avoir participé, pour la première fois, à une réunion de l’Internationale communiste. Avec quelques amies, elle organise le Comité national des femmes contre la guerre et le fascisme. Au lendemain de la féroce répression contre l’insurrection asturienne, en octobre 1934, le comité se reconverti en une commission pour l’enfance ouvrière.

Quatre mille Asturiens fauchés par les balles laissent des milliers d’orphelins. Dolores part pour Oviedo et met au point un plan d’évacuation des enfants vers Madrid où les accueillent des familles. Une action qui a d’importantes répercussions en Europe. Et la presse publie la photo de la « Dame en noir ».

Dolores continue sa dangereuse vie de militante en franchissant clandestinement et à pied la frontière des Pyrénées. Chaque passage exige une préparation minutieuse, des guides, des relais. En 1935, elle participe en France à un congrès de solidarité avec les Asturies. Un de ses camarades, Manuel Collinos, l’accompagne lors d’une marche de nuit. « En franchissant des torrents, ironisait-elle, il n’avait qu’une seule préoccupation : maintenir le pli du pantalon du costume qu’on lui avait prêté pour assister au congrès. »

Tout va très vite pour Dolores et la vie devient impossible pour les enfants qu’elle ne peut même pas inscrire dans une école. Aussi doit-elle se résigner à ce que Ruben et Amaya partent pour l’URSS. Peu de temps après, Dolores retourne en prison. Le directeur du centre pénitentiaire pour femmes de Ventas s’appelle Manuel Machado, poète comme son frère Antonio. Le premier écrira les louanges de Franco, le second dénoncera les crimes du dictateur. Dolores préférait Antonio.

Le Front populaire, en 1936, remporte les élections. Dolores Ibarruri devient députée des Asturies. Dès l’annonce de son élection, elle part pour Oviedo et se présente à la porte de la prison où sont parqués des centaines de militants politiques socialistes, communistes, républicains. Dans un premier temps, le directeur refuse de la recevoir et fait installer une mitrailleuse face à la foule rassemblée devant l’entrée. Les négociations se prolongent durant plusieurs heures avant que Pasionaria n’obtienne gain de cause. Tous les prisonniers sont libérés. La liesse populaire emporte Dolores dans les rues d’Oviedo. Le cidre coule à flots.

La relation avec les électeurs ne pose aucun problème à la nouvelle députée. Au parlement, les vieux renards de la politique pensent faire une seule bouchée de « l’ancienne domestique ». Dans les couloirs des Cortes, les conversations portent sur l’événement : une femme, communiste de surcroît, va prononcer une allocution devant ces messieurs les députés. On sourit, on murmure, on attend le spectacle. Lorsque Dolores monte à la tribune, des galeries fusent des ricanements. Pourtant, dès la deuxième phrase, silence. Pasionaria évoque les insurgés asturiens, dénonce la répression, la misère, l’intolérance, avec une fougue qui désarme ses contradicteurs. Le lendemain, le journal de Bilbao, « El Liberal » titre : « Une femme est entrée au Parlement », tandis que la presse madrilène s’exclame :  «Quelle femme ! ». Dolores a quarante et un ans. Peu avant de fêter son quarante-deuxième anniversaire, elle est désignée vice-présidente des Cortes.

Dès le début, le Front populaire affronte le sabotage économique mené par le patronat et les grands propriétaires terriens. Les phalangistes assassinent des militants de gauche et des militaires républicains. Le soulèvement fasciste se prépare avec la complicité des députés de droite. Le 18 juillet 1936, le général Franco prend la tête de la rébellion. « Des armes pour le peuple ! », crie-t-on dans les rues de Madrid. Le lendemain, en prononçant son célèbre discours « No pasaran » (Ils – les fascistes – ne passeront pas) Dolores Ibarruri devient pour les Espagnols et le monde entier Pasionaria.

« Ici Radio-Union, depuis Madrid, au siège du ministère de l’Intérieur. Dolores Ibarruri vous parle. » Le speaker ajuste le micro. Dolores, très pâle, déclare : « Ouvriers ! Paysans ! Antifascistes ! Espagnols ! Patriotes ! Face au soulèvement militaire fasciste, tous debout pour défendre la République, pour défendre les libertés populaires et les conquêtes démocratiques.  Tout le pays vibre d’indignation devant ceux qui veulent engloutir l’Espagne dans un enfer de terreur et de mort. Les fascistes ne passeront pas. No pasaran. »

Lorsqu’elle quitte le ministère de l’Intérieur, des groupes se forment près de la Puerta del Sol et crient : « No pasaran ! ». Le mot d’ordre de la guerre d’Espagne est né. Pasionaria harangue les soldats dans les casernes de la capitale, mobilise les travailleurs dans les usines, organise les femmes dans les quartiers. Des milliers de personnes viennent écouter dans les meetings celle qui, entre deux réunions, deux débats, deux articles, n’hésite pas à consacrer du temps à une famille en détresse. La même femme aussi infatigable qu’indomptable qui lance un appel aux peuples du monde : « Aidez-nous à empêcher que la démocratie soit écrasée en Espagne. Si cela devait arriver, cela entraînerait  inévitablement la guerre. » Un appel qui compte, en ces décisives semaines du début de la guerre, où le gouvernement républicain tente par tous les moyens d’acheter des armes. Les armes qu’ont à profusion les fascistes et qui vont bientôt si cruellement manquer aux défenseurs de la liberté.

 

Où trouver ces armes ? Une délégation officielle espagnole composée de personnalités d’horizons divers se rend à Paris. Les Croix-de-feu menacent de dynamiter l’hôtel où descend la mission. Quant au Président de Conseil français, le socialiste Léo Blum, il annonce aux parlementaires espagnols que « la France ne peut pas intervenir », alors que ce qui lui est demandé  se limite  au respect des contrats signés avec Madrid. « Blum, indiquait Dolorès, parlait comme s’il lui était difficile d’articuler. Il se déclarait pacifiste, affirmait souffrir énormément, mais confirmait la politique de non-intervention de la France. Un moment, derrière ses longues mains fines, il se cacha les yeux. Pleurait-il ? De sa poche gauche, il tira un élégant mouchoir de soie et essuya une larme qu’il n’avait pas. »

Pour Pasionaria, la France ne se résume pas à Léon Blum. Le 8 septembre 1936, le Parti Communiste Français organise un grand rassemblement au Vel’d’Hiv à Paris. Elle y prononce une  phrase célèbre : « Mieux vaut vivre debout que vivre à genoux. » Sur les murs des villes et des villages de France fleurit le mot d’ordre : «Des canons et des avions pour l’Espagne ».

De retour à Madrid, Pasionaria et ses camarades accélèrent le dispositif de défense de la capitale. Elle soutient l’idée selon laquelle il faut créer une armée régulière de la République dotée d’un seul drapeau et d’un commandement unique. Le Président du gouvernement, Largo Caballero, les anarchistes et  les trotskistes estiment, eux, que de simples milices suffiront. Quand Dolorès et les communistes soulignent  la nécessité de creuser des tranchées pour défendre Madrid, Largo Caballero tergiversent, allant  jusqu’à clamer : « Les miliciens ne peuvent se transformer en taupes. » On voit Dolores aux quatre  coins de la capitale. Ici, creusant une tranchée avec les habitants  d’un quartier ; là, accompagnant  Nehru et sa fille Indira Gandhi, des écrivains, des poètes tels qu’Ilia Ehrenbourg, Pablo Neruda, des vedettes comme le chanteur noir américain Paul Robeson.

Le 7 novembre 1936, elle accueille les Brigades internationales, « des frères venus du monde entier défendre la liberté ». Bref moment de joie dans la tragédie,  car déjà l’artillerie et l’aviation fasciste pilonnent Madrid. Les mercenaires de Franco, les Junkers de Hitler et les forces motorisées de Mussolini font pression sur tous les fronts. Une situation si précaire que le gouvernement et le Parlement espagnols décident de transférer leurs services à Valence.

Durant ces années de guerre, aux côtés de José Diaz, le secrétaire général du Parti communiste d’Espagne, Dolores se dépense sans compter. La « Dame en noir » devient l’ennemi numéro un des franquistes et de leurs amis européens. Une campagne se déchaîne pour tenter de salir son image aux yeux de l’opinion. En France, le journal fasciste « Gringoire » écrit : «  Pasionaria, quoique de race espagnole, est un personnage trouble. Ancienne religieuse, elle s’est mariée à un défroqué, d’où sa haine pour la religion. Elle s’est rendue célèbre un jour en se jetant sur un pauvre curé et en lui sectionnant la veine jugulaire à coups de dents. »

La propagande franquiste ne se différencie guère. Les soldats rebelles prisonniers des républicains parlent de Pasionaria avec horreur. A un groupe d’entre eux, Dolores demande comment ils imaginent Pasionaria. « Ce n’est pas une femme, c’est un fauve », répondent-ils. « Un peu comme moi », interroge-t-elle. « Quelle idée, rétorquent les prisonniers. Vous, vous êtes une femme espagnole, une vraie… ».

Les forces armées de la République ne peuvent contenir les troupes franquistes de plus en plus aidées par leurs parrains de Berlin et de Rome. Devant la gravité de la situation, Dolores retourne à Paris et s’adresse au monde : « En Espagne se livrent les premières batailles  entre la démocratie et le fascisme qui veut étendre ses pouvoirs tentaculaires sur le monde pour étouffer la liberté et le progrès. Notre peuple accepte avec orgueil et pleine responsabilité la tâche que l’Histoire lui a réservée. Mais il exige qu’on ne l’abandonne pas. »

Les accords de Munich, la capitulation devant Hitler, accélèrent l’isolement de la République. L’URSS est seule à fournir une aide en avions, en armements divers, en combattants et conseillers expérimentés. Les pressions s’exercent de toutes parts sur le gouvernement Negrin qui, craignant la reconnaissance de Franco par les pays voisins, décide le retrait des Brigades internationales. Le 28 octobre 1938, Barcelone dit adieu aux volontaires. C’est alors que Pasionaria lance ces mots inoubliables : «  Drapeaux d’Espagne, saluez ces héros, inclinez-vous devant ces martyrs. Mères ! Femmes ! Quand les blessures de la guerre seront cicatrisées, quand le souvenir des jours douloureux et sanglants laisseront place à un présent de liberté, de paix et de bien-être, quand les rancœurs seront atténuées, parlez à vos enfants, parlez des hommes des Brigades internationales. »

Tandis que Berlin aide Franco à écraser la République espagnole, l’armée allemande se prépare à déferler sur le reste de l’Europe. Pour Hitler, Madrid, Brunete, Guernica, Jarama constituent aussi un test militaire. Quant aux volontaires des Brigades internationales, ils seront de tous les combats – souvent les premiers – pour résister au fascisme.

Le 6 mars 1939, la direction du PCE décide le départ de Pasionaria. La chasse aux communistes est lancée dans tout le pays. Le 8 mars, sur un aérodrome proche d’Alicante, un groupe de guérilleros présente une dernière fois les armes à Dolores accompagnée de Jean Catela, député communiste français et futur martyr de la Résistance que les Pétainistes guillotineront le 24 septembre 1941 à la prison de la Santé à Paris. Pasionaria étreint longuement les derniers soldats de la République puis monte dans un petit avion. Il lui faudra attendre près de quarante ans avant de revenir sur sa terre natale.

Oran, Marseille, Paris, Moscou. Dolores s’installe dans la capitale soviétique. Seule femme membre du Comité exécutif du Komintern, elle jouit d’une grande autorité. Sa fille étudie dans un institut technique, son fils Ruben dans une école militaire. Plusieurs milliers d’Espagnols vivent réfugiés en URSS lorsqu’Hitler déclenche l’opération « Barbarossa ». Objectif : Moscou. Les populations de l’URSS vont devoir affronter un conflit terrible au cours duquel vingt millions de femmes, d’enfants, d’hommes périront. Les exilés espagnols multiplient les démarches afin d’être intégrés aux forces armées de l’URSS. Les autorités de Moscou hésitent un moment, puis donnent le feu vert à la formation de la 4 ème compagnie de volontaires.

Le 18 juillet 1941, près de deux cents combattants espagnols se rassemblent dans la cour d’une caserne de Moscou.  Pasionaria leur dit : «  Aujourd’hui comme hier, vous vous trouvez les armes à la main contre le fascisme. Je suis persuadée que vous vous battrez avec honneur aux côtés du peuple soviétique dans la lutte contre l’hitlérisme et pour l’indépendance de l’Espagne. » A ce moment, une voix lance : « No pasaran ». Cette fois, en effet, les fascistes ne passeront pas. Environ mille volontaires espagnols s’enrôlent dans l’armée rouge. Ils sont particulièrement efficaces derrière les lignes allemandes pour des missions spéciales.

En septembre 1942, Dolores repliée avec l’équipe de Radio-Espagne indépendante à Oufa, la capitale de la République autonome de Bachkirie, s’adresse chaque jour à son pays. Elle s’attache particulièrement à dénoncer la division Azul mise à la disposition d’Hitler par Franco. Elle appelle les jeunes Espagnols à refuser de devenir « la chair à canon de l’Allemagne nazie ».

Un soir du début de l’automne 1942, le téléphone sonne chez Dolores. Une voix grave demande à lui parler et se présente : Nikita Khroutchev, commissaire politique d’un des fronts. Celui qui deviendra chef de l’Etat soviétique annonce à Dolores la mort du lieutenant Ruben Ibarruri à Stalingrad. Quelques mois auparavant, José Diaz, secrétaire général du PCE, condamné par un cancer, s’était suicidé à Tbilissi. Désormais, la direction du PCE repose sur Pasionaria.

La déroute des troupes hitlériennes redonne espoir aux républicains espagnols. Franco n’est-il pas un des plus fidèles alliés des nazis ? N’a-t-on pas promis de faire payer au dictateur ses crimes contre la République et ses complicités durant la guerre mondiale ? Sans attendre la fin du conflit, Pasionaria prend la route de Paris. Les autorités britanniques lui refusent une place dans un avion sous le prétexte que les appareils militaires ne peuvent accueillir une femme. Peu importe. Avec sa fidèle secrétaire Irène Falcon et le dirigeant communiste Ignacio Gallego, Dolores commence un long périple qui les conduit en Iran, en Egypte avant de débarquer à Boulogne. Le 8 mai 1945, c’est à Paris que Pasionaria fête la victoire sur le fascisme.

Son plus cher désir est alors de se rapprocher de l’Espagne. Elle s’installe à Toulouse. Pas pour longtemps. En 1950, le gouvernement français interdit les activités du PCE. Ses dirigeants avec l’aide précieuse et jamais démentie du Parti communiste français (PCF), rentrent dans la clandestinité. Pasionaria, elle, ne peut pas passer inaperçue. Elle regagne Moscou d’où elle dirige le parti jusqu’en 1960. Santiago Carrillo la remplace au poste de secrétaire général du PCE. Elle devient présidente du parti.

Pendant ces longues années, Dolores Ibarruri suit quotidiennement les événements dont son pays est le théâtre. Au micro de Radio-Espagne indépendante, elle commente la moindre grève. Sa voix est écoutée du Pays basque à l’Andalousie, dans les villes et les villages. Dès 1956, elle avance l’idée de la « réconciliation nationale ». Elle mène campagne pour sauver les démocrates espagnols condamnés par la dictature, de Julian Grimau aux cinq jeunes basques fusillés en 1975.

A Moscou, elle reçoit des personnalités de passage mais surtout des Espagnols qui lui racontent dans les moindres détails la vie quotidienne à Madrid  et à Malaga, dans son cher Pays basque et en Catalogne. Dolores veut s’imprégner de tous les changements, de toutes les transformations. Au centre espagnol de la rue Jdanov à Moscou, elle redonne l’espoir. Et, bravant les interdictions, elle participe à des réunions dans des pays européens, à Paris notamment. Son exil prendra-t-il fin ?

Après la mort de Franco, le centre espagnol de la rue Jdanov se vide progressivement. La frontière des Pyrénées s’est ouverte pour la plupart, pas pour Pasionaria. Un ancien ministre du dictateur, Manuel Fraga Iribarne, déclare au journal « Sud-Ouest » : «Il est préférable que certains exilés restent hors du pays. Par exemple, Pasionaria. »

Au début de 1977, Dolores parle pour la dernière fois sur les ondes de Radio-Espagne indépendante. Ses camarades ont repris le combat sur le sol national. Pasionaria ne le peut toujours pas. A Madrid, les proches du dictateur disparu ont peur de la « Dame en noir ». Le mot d’ordre « Dolores à Madrid » s’inscrit sur les murs de la capitale. Le 11 mai 1977, le chargé d’affaires de l’ambassade d’Espagne à Moscou annonce à Pasionaria qu’elle peut – enfin – retirer son passeport.

Deux jours après, le vol régulier Moscou-Madrid est retardé. Les passagers ont leurs ceintures attachées et les réacteurs commencent à tourner. Des dirigeants soviétiques s’avancent lentement vers l’appareil entourant une dame en noir, les cheveux blancs ramassés en chignon. « Chers camarades, leur dit-elle, notre peuple affirme que partir c’est mourir un peu. Je ne crois pas que cela soit vrai car dans ce cas, partir signifie pour moi m’incorporer de nouveaux dans la lutte active qui va décider du destin de ma patrie. » Avant de s’engouffrer dans l’avion, elle se retourne une dernière fois pour dire au revoir à cette terre où elle laisse tant de souvenirs et où son fils Ruben repose à jamais.

Quelques heures plus tard, depuis le hublot de l’avion, Dolores redécouvre Madrid. Jusqu’à la dernière minute, l’arrivée de Pasionaria est tenue secrète. Les dirigeants du PCE craignent une provocation, le gouvernement une trop grande publicité. Mais à peine est-elle installée dans son appartement qu’il faut contenir les milliers d’amis, de camarades venus la saluer. Combien d’embrassades, combien de larmes de joie ? C’est dans  son Pays basque qu’auront lieu  les plus émouvantes des retrouvailles d’un peuple et de celle qui a si bien su en incarner le courage et l’espoir.

« Si, si, si, Dolores est avec nous », scandent des dizaines de milliers d’hommes et de femmes dans le palais des Foires de Bilbao. Près d’ici, en 1931, elle avait prononcé son premier discours. Un demi-siècle après, elle fait toujours vibrer la foule. « Il y a plus de quarante ans que physiquement j’ai dû quitter l’Espagne, déclare-t-elle, mais pas à un seul moment de ma vie, pendant les heures de joie et de tristesse, l’Euzkadi ne s’est éloigné de moi. »

Au siège du Comité central du PCE, en ce jour de 1981, la porte du bureau de Pasionaria s’entrebâillait pour la seconde fois. Irène Falcon, la secrétaire de Dolores m’adressait un regard courroucé. En quittant, la veille, le Cason del Buen Retiro et le « Guernica » de Picasso définitivement installé à Madrid, je lui avais promis que l’entretien ne durerait pas plus d’une heure. Fallait-il tenir ma promesse alors que Pasionaria parlait sans laisser poindre un signe de fatigue ? Et qui, sinon elle, pouvait mettre fin à la rencontre ?

Jusqu’à sa mort, Dolores Ibarruri est restée fidèle au combat révolutionnaire, à l’idéal communiste. La veille « Dame en noir », pour toujours, demeurera Pasionaria.

José Fort

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27 juillet 2009 1 27 /07 /juillet /2009 16:01

Jean-Guy Allard, journaliste canadien, un ami que j'ai rencontré récemment à La Havane vient de publier un article sur Hugo Llorens, l’ambassadeur des USA au Honduras, un citoyen américain d’origine cubaine, émigré à Miami dans le cadre de l’opération Peter Pan de la CIA. Voici les principaux extraits de cet article.

" Hugo Llorens, un spécialiste en terrorisme, il était directeur des Affaires Andines au Conseil National de Sécurité à Washington lors du coup d’État contre le Président Hugo Chávez (en avril 2002).

Pendant ses premières années d’activité diplomatique, il s’est installé une première fois au Honduras en tant que conseiller économique, et est passé, avec le même titre, par La Paz, en Bolivie. Il poursuit sa carrière comme attaché au commerce au Paraguay sous la dictature de Stroessner et plus tard à San Salvador comme coordinateur sur les narcotiques, une autre de ses spécialités.

Lors d’un passage inattendu dans une autre partie du monde, ce Llorens aux multiples facettes est envoyé aux Philippines comme simple fonctionnaire consulaire. De retour sur le continent usaméricain, il sera pendant trois ans Consul Général des USA à Vancouver, au Canada, où il se consacrera à la mise en place d’une plate-forme "multi-agences" qui permet l’ouverture, au sein même du consulat, de bureaux du FBI, de l’ATF (Bureau des Alcools, Tabacs et Armes à Feu), et du service des douanes des USA. Sans oublier les représentations du Service Secret et de Sécurité du Département d’Etat. Tout cela sous couvert de lutte contre le terrorisme et la criminalité internationale.

Aux côtés de ELLIOT ABRAMS et OTTO REICH

La Maison Blanche de George W. Bush va nommer le rusé Llorens en 2002 comme ni plus ni moins que Directeur des Affaires Andines au Conseil National de Sécurité à Washington, D.C., ce qui fait de lui le principal conseiller du Président sur le Venezuela.""

Il se trouve que le coup d’Etat en 2002 contre le Président Hugo Chávez s’est déroulé alors que Llorens était sous l’autorité du Sous-Secrétaire d’Etat aux Affaires de l’Hémisphère, Otto Reich, et du très controversé Elliot Abrams (ancien conseiller en chef sur le Proche-Orient au National Security Council (NSC) et barbouze aux nombreux états de service en Amérique Centrale, NdT) .

Reich, lui aussi citoyen US d’origine cubaine, protecteur du chef terroriste Orlando Bosch(Cubain anti-castriste, impliqué dans de nombreux attentats, dont notamment l’attentat contre le vol civil Cubana 455 en 1976, NdT), avait été pendant trois ans ambassadeur des USA au Venezuela, de 1986 à 1989, et disait "connaître le terrain".

Reich, depuis le Département d’Etat, s’était empressé d’apporter son soutien au Micheletti vénézuélien (Micheletti nommé Président par les militaires putschistes au Honduras, NdT), Pedro "Le Bref" Carmona (surnom donné par dérision à celui qui a vainement essayé de prendre la place de Chavez en 2002 juste pour quelques jours, NdT), et aux militaires factieux.

Otto Reich, membre à part entière du cercle des ex-faucons déplumés de la Maison Blanche, reste un des personnages les plus influents de la faune mafieuse de Miami. Son nom circule aujourd’hui entre les possibles conspirateurs de la camarilla putschiste de Tegucigalpa.

En juillet 2008, Llorens est nommé ambassadeur au Honduras en remplacement de Charles "Charlie" Ford, un individu chargé, sur instruction de Bush, de la tâche ingrate de proposer au Honduras d’accueillir Posada Carriles (autre émigré cubain impliqué dans de nombreux attentats contre des civils dont aussi celui de la Cubana, NdT). Zelaya avait répondu par un non sans appel et "Charlie" avait du informer ses chefs qu’ils devaient se garder leur « patate chaude » (le personnage était devenu embarrassant pour l’administration Bush en pleine campagne « anti-terroriste », NdT).

Le Général Vasquez se sentait déjà "sollicité"

Lors de l’arrivée de Llorens à Tegucigalpa, le 12 septembre 2008, le Président Zelaya, prenant acte du fait que la Bolivie venait d’expulser le représentant diplomatique des USA, pour cause d’ingérence, avait, en geste de solidarité, refusé de recevoir les lettres de créance du nouvel ambassadeur.

Huit jours plus tard, Zelaya recevait Llorens pour lui exprimer le malaise de son gouvernement face "à ce que subit le pays le plus pauvre d’Amérique du Sud."

Il convient à cet égard de se souvenir d’un événement intervenu alors. Le 22 septembre, tandis que Zelaya exprimait son “malaise”, le chef d’Etat-Major Conjoint des Forces Armées du Honduras, le Général Romeo Vásquez, le même leader putschiste qui appuie aujourd’hui Micheletti, avait déclaré à la presse locale qu’ "il y a des personnes intéressées à destituer le Président Manuel Zelaya".

Le militaire fasciste ajoutait que le Président "subissait des critiques en raison des accords conclus avec le Venezuela, la Bolivie et le Nicaragua" et que "nous avons été sollicités pour renverser le gouvernement".

"Mais nous représentons une institution sérieuse et respectueuse, donc nous respectons Monsieur le Président en tant que Commandant Général et nous nous plions à la loi’’, assurait avec la plus grande hypocrisie celui qui aujourd’hui ordonne à ses troupes de tirer sur le peuple (Pinochet avait tenu le même discours en 73 avant le coup d’Etat, NdT) .

Le 22 juin dernier, le quotidien La Prensa révélait que s’était tenue la nuit précédente une réunion regroupant des responsables politiques influents du pays, des chefs militaires et l’ambassadeur Llorens, sous le prétexte officiel de "rechercher une issue à la crise". Celle provoquée par la consultation populaire organisée par Zelaya.

Le New York Times devait confirmer plus tard que le Secrétaire d’Etat Adjoint pour les Affaires de l’Hémisphère Occidental, Thomas A. Shanon, ainsi que l’ambassadeur Llorens, s’étaient "entretenus" avec des officiers supérieurs des Forces Armées et des leaders de l’opposition sur "les moyens de destituer le Président Zelaya, comment l’arrêter et définir quelle autorité s’en chargerait".

 

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26 juillet 2009 7 26 /07 /juillet /2009 22:45

La « couverture » médiatique du coup d’état au Honduras relève souvent de l’ignominieux. Voici un florilège des mots utilisés dans les articles que l’on peut lire actuellement sur les sites du « Monde », du « Nouvel Obs », de « l’Express » et d’ «Euro news ».

Il y aurait actuellement au pouvoir à Tegucigalpa un « gouvernement de fait » et non de putschistes. Le chef putschiste, Roberto Micheletti serait le « successeur » du président Zelaya qui, en souhaitant rejoindre son pays, se « radicalise ». Celui-ci aurait tout simplement « perdu de vue sa famille » et ferait preuve « d’imprudence » en se présentant à la frontière. Les forces de répression sont qualifiées « d’anti émeutes » comme si les partisans du président Zelaya étaient des émeutiers. Quant au jeune tué par les militaires, il serait un consommateur de marijuana. Avec enfin, un grand soupir de satisfaction : « les manifestations pro-Zelaya s’essoufflent ». Ainsi va l’information made in France…

 

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25 juillet 2009 6 25 /07 /juillet /2009 07:14

Désormais tout est clair : l’administration nord-américaine, le commandement sud du Pentagone, la CIA, Mme Hilary Clinton en personne ont joué et jouent un rôle déterminant dans le putsch au Honduras.

Rappel des faits

L’ambassadeur des Etats-Unis à Tegucigalpa et l’antenne locale de la CIA étaient en contact avec les chefs militaires et l’équipe dite des « politiques ». C’est le commandement Sud du Pentagone qui a donné le feu vert pour l’arrestation et la déportation du président Zelaya.

La base militaire US située à 90 kms de Tegucigalpa a assuré la logistique de l’opération « destitution ».

Une structure « assistance » aux putschistes a été mise en place à l’ambassade américaine. Plusieurs diplomates US ont été expédiés à Tegucigalpa pour « aider » les putschistes à assurer leur communication et « améliorer »  leur stratégie. Dans le même temps, des « conseillers » US ont été dépêchés auprès de l’état major de la police.

L’administration nord américaine a déploré le coup d’Etat. Le mot condamnation n’a jamais été prononcé. Une ligne de crédit a été suspendue. Mais l’essentiel de l’aide US surtout en matière militaire reste en l’état. Certaines informations indiquent  que des fonds  secrets en provenance de Washington auraient été transférés au cours des derniers jours sur des comptes à Tegucigalpa.

La « médiation » du président du Costa Rica voulue par Mme Hilary Clinton apparaît comme une tentative pour gagner du temps et « installer » les putschistes. Elle était vouée, d’entrée, à l’échec. Mais Mme Clinton espérait une réaction négative du président Zelaya afin de ternir son image. Or, c’est tout le contraire qui s’est passé. Manuel Zelaya a joué, sans y croire, la carte de la « négociation ».

Le bref retour du président Zelaya dans son pays dans la nuit de vendredi à samedi et son retrait vers le Nicaragua face à la menace policière et militaire a été suivi par des millions de latino-américains grâce aux émissions en direct de TV Sur. Selon nos informations, l’ambassade US à Tegucigalpa aurait demandé l’expulsion des journalistes de cette chaîne. Enfin, Mme Clinton en personne aurait téléphoné à Manuel Zelaya. Elle lui aurait demandé de « rester pour le moment hors du Honduras », une nouvelle solution étant « à l’étude ».

Quelle solution ? Il suffirait que M. Obama ferme la base militaire US, rappelle son ambassadeur, l’équipe de la CIA, les « conseillers », gèle TOUTES les lignes de crédit et en quelques heures les putschistes s’écrouleraient.

 

 

  

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18 juillet 2009 6 18 /07 /juillet /2009 21:33

Nelson Mandela vient de fêter 91 printemps. Cet homme hors du commun, aujourd'hui, est reconnu dans le monde entier comme une figure de courage, d'intelligence,d'abnégation. Il y a une vingtaine d'années son nom était inconnu de 85% des Français. Le  Parti communiste français, les  jeunes communistes, "l'Humanité" ont mené pendant de nombreuses années une campagne pour la libération de Nelson Mandela. Certains se souviennent, peut-être, des manifestations devant l'ambassade sud africaine durement réprimées par les CRS. D'autres auront gardé les images des fêtes de l'Huma, des affiches, des tracts avec  Mandela comme drapeau. En 2009, ceux qui n'ont rien fait pour la libération de Mandela et se complaisaient dans des relations complices avec le régime raciste sud-africain
célèbrent à la manière people l'anniversaire de celui qui symbolise un combat qu'ils n'ont jamais partagé. J'ai eu la chance et l'honneur de rencontrer à Paris Nelson Mandela quelques jours après sa libération. Ils ne se faisaient aucune illusion quant aux honneurs qui lui étaient accordées. Voici l'éditorial que j'ai consacré dans les colonnes de l'Humanité  à l'occasion de son élection à la présidence de la République sud-africaine. 

 

 

 

 

"Au printemps 1962, Nelson Mandela effectua, pour la première fois de sa vie, un voyage à l’étranger. Un périple au cours duquel il participa à la Conférence panafricaine. Puis il séjourna à Londres. « Cette tournée m’a laissé une très forte impression. Pour la première fois dans ma vie, j’étais un homme libre. Libre de l’oppression blanche, de l’idiotie de l’apartheid et de l’arrogance raciale, libre des coups de la police, libre de l’humiliation et de l’indignité. Partout où j’allais, j’étais traité en être humain. » Hier, peu avant midi, Nelson Mandela a été élu à l’unanimité, par la nouvelle Assemblée nationale, président de la République sud-africaine. A ce moment précis, nous avions en tête les images du plus ancien prisonnier du monde et sa libération un jour du mois de février 1990. Il n’y a aucune honte à dire que, devant notre écran de télévision, nous y sommes allés de notre larme. La lutte contre le racisme, pour la liberté et la démocratie trouvait en cet instant un accomplissement.

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Nelson Mandela est, enfin et pleinement, un homme libre. En écoutant les hymnes sud-africains, il y a fort à parier que l’ancien banni de Robben Island pensait à ses frères de combat tombés au cours de ces longues années de clandestinité et de détention, tous ceux qui ont été assassinés, torturés, emprisonnés parce qu’ils combattaient l’apartheid, ce régime raciste institutionnalisé que certains en France et ailleurs soutenaient indignement. Monsieur le Président Mandela, camarade Nelson, nous vous souhaitons une longue vie, du bonheur et de la réussite dans votre immense tâche. Votre succès, celui de l’ANC et du peuple sud-africain, Noirs, Blancs, Indiens et métis confondus, confirment que la marche du monde, malgré malheurs et douleurs, peut être aussi ponctuée de succès, de victoires, d’optimisme.

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Hier, en milieu de journée, le peuple sud-africain était en fête. Pas seulement lui. L’élection de Nelson Mandela constitue un progrès considérable dans la dure marche émancipatrice des peuples africains, un exemple significatif pour l’ensemble de ce continent : la liberté, la souveraineté et la démocratie peuvent être conquises. Mais on aurait tort de limiter cet événement historique à la seule Afrique. Le monde entier, hier, avait les yeux rivés sur Le Cap. Qu’ont ressenti les Noirs nord-américains et leurs frères latinos, sinon une immense et légitime fierté, un énorme espoir ? Qu’ont perçu tous ceux qui souffrent et se battent, sinon un encouragement à ne jamais baisser les bras, même aux pires moments, lorsque l’on croit que tout est perdu ?.

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Le nouveau président sud-africain a indiqué dans son premier discours que « tout restait à faire ». Il a invité à « l’unité dans la diversité » pour sortir une partie importante de la population du sous-développement. Nelson Mandela se veut rassembleur, homme de droit, de justice, de liberté. Dans son combat, il rencontrera des obstacles et des oppositions parfois violentes. Le soutenir, l’aider n’est pas seulement un acte de solidarité, c’est aider l’Afrique et le monde à changer."

 

 

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18 juillet 2009 6 18 /07 /juillet /2009 15:43

Les auteurs du coup d’état au Honduras ont, au cours des dernières heures, multiplié les opérations de terreur dans le pays. Après le couvre feu, la répression des manifestations en faveur du retour du président Manuel Zelaya, les arrestations de responsables syndicaux, ils s’attaquent aux proches du gouvernement renversé et aux biens du président. Ils tentent de faire diversion en évoquant des prétendues « menaces » militaires du Venezuela et du Nicaragua. Totalement isolés au plan international, ils n’ont plus comme seul soutien que le commandement  Sud du Pentagone véritable inspirateur et organisateur du golpe.

Plusieurs questions méritent d’être posées : le président Obama est-il impliqué dans le coup d’état ou a-t-il été mis devant le fait accompli ? A-t-il donné son feu vert à la mascarade de médiation menée par le président du Costa Rica ? Va-t-il se réfugier dans le silence, maintenir son ambassadeur et l’antenne de la CIA à Tegucigalpa, accorder à la base militaire US située à proximité de la capitale la possibilité d’informer les chefs militaires honduriens des trafics radios, des images satellitaires, des écoutes téléphoniques ?

Le président Obama ne peut rester en retrait dans cette affaire. S’il maintenait une telle attitude, il apparaîtrait comme complice d’un coup d’état. Alors, que penserait-on de ses discours sur la démocratie, sur la « nouvelle page » de l’histoire des Etats-Unis à écrire, de sa volonté de dialogue ? Il donnerait ainsi raison à ceux qui, aujourd’hui,  pointent du doigt « l’empire US » dans le renversement du président Manuel Zelaya.

 

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11 juillet 2009 6 11 /07 /juillet /2009 18:28

Face au coup d’état commis au Honduras, à la répression contre les manifestations en faveur du retour du président démocratiquement élu Manuel Zelaya, la position de l’administration Obama était attendue avec espoir par les opinions latino-américaines et mondiales.

Le président nord-américain prolixe en matière de défense droits de l’homme en Iran, en Chine et ailleurs n’allait pas, se disait-on, laisser faire un soulèvement militaire dans l’ancienne arrière cour des Etats-Unis sans réagir vivement. Quel est le bilan de l’action de Washington quinze jours après le coup d’état ?

L’administration Obama a formulé sa « réprobation » mais n’a jamais condamné le putsch. L’ambassadeur US est toujours en place à Tegucigalpa ainsi que plusieurs agents de la CIA en contact direct avec les chefs militaires.

Des lignes de crédit ont été gelées par Washington, mais la base militaire US de Soto Cano (située à environ 90 kms de la capitale) continue à fonctionner. Les moyens d’observation  (radars, satellites, écoutes téléphoniques) restent à la disposition de l’armée hondurienne.

La « médiation » du président du Costa Rica, Oscar Arias, voulue par le département d’Etat US, apparaît comme un leurre destiné à conforter la position du « président » putschiste, Roberto Micheletti.

La crise au Honduras constitue un test pour Obama. Elle fait apparaître pour le moment un double langage, un double comportement du nouveau président et de sa secrétaire d’Etat, Hilary Clinton. La défense des droits de l’homme, de la démocratie, de la liberté de choix des citoyens serait-il à géométrie variable pour M. Obama ?   

 

 

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7 juillet 2009 2 07 /07 /juillet /2009 16:16

Mais qu’a-t-il donc fait Michael Jackson pour mériter un tel déferlement médiatique planétaire ?  A-t-il découvert, créé, inventé, agi ? Ce petit homme a fait quelques pas de danse, chanté la pop musique, vendu des millions de disques et défrayé la chronique sordide. Et le voilà propulsé au rang d’icône mondiale.

Alors que sa ville, Los Angeles, est en état de cessation de paiement et que la Californie est déclaré en faillite, ses proches ont relancé une opération « post-mortem » pour se refaire la poule aux œufs d’or. En France, les relais bling bling ont bien fonctionné.

N’est-ce pas Diderot  (1713-1784) qui écrivait : « la condition d’un peuple abruti est pire que celle d’un peuple brute. »

 

 

 

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6 juillet 2009 1 06 /07 /juillet /2009 14:21

Canal + démarre ce lundi soir (6 juillet 2009) une série sur l'Italie et les années de plomb. Voici un de mes articles  sur ce sujet.



« Ils l’ont tué ». Ce 9 mai 1978 en début d’après midi, tout Rome résonne de ce cri. Le corps d’Aldo Moro, président de la démocratie chrétienne (DC), enlevé le 16 mars par les Brigades rouges après l’assassinat de ses cinq gardes du corps, vient d’être découvert dans une voiture garée dans le centre de la ville. Sur le siège, un cadavre. Une balle dans la nuque.

« Un crime avec préméditation », écrit Antoine Acquaviva dans « l’Humanité ». Il poursuit : « Les portes du gouvernement s’ouvraient devant le parti communiste italien (PCI), leurs battants poussés par 35% de citoyens ayant donné confiance et suffrages aux communistes. Les mobiles du meurtre sont patents. L’évolution de M. Moro (favorable à une alliance avec le PCI, ndlr) allait dans le sens d’une évolution démocratique de l’Italie. »

Pour bien signifier le sens de leur action, les tueurs ont déposé le cadavre à mi-chemin entre le siège du PCI et celui de la DC. Au fur et à mesure que la nouvelle se répand à Rome, la foule se presse devant les locaux des deux principaux partis politiques italiens. Visages graves, cris de colère. Quelque chose a changé dans les rues du centre de la capitale. Le climat d’insouciance apparente de cette ville aux palais somptueux a disparu. Déjà, des transistors parviennent les nouvelles du reste de l’Italie. Dans le nord industriel, à Milan, à Turin, les salariés, spontanément, ont cessé le travail.

Des nouvelles semblables parviennent du sud du pays. Dans une édition spéciale, « l’Unita », journal du PCI, saluant la mémoire d’Aldo Moro, écrit : « La lutte d’une nation agressée par des ennemis implacables – décidés par tous les moyens à la faire dévier de la route démocratique librement choisie – entre dans une phase nouvelle qui sera certainement dure et difficile. Cette lutte devra être conduite jusqu’au bout. » « Laissons les Brigades rouges à leurs macabres mises en scène », écrit de son côté Antoine Acquaviva dans « l’Humanité ». Elles ne sont que l’instrument, le « bras armé » d’un projet criminel visant à fusiller, au-delà d’un homme, un type de société, de relations humaines, de développement social et économique. »

Aldo Moro, âgé de 61 ans, avait été jusqu’aux derniers jours qui précédèrent son enlèvement l’un des principaux artisans du rapprochement de la démocratie chrétienne avec le parti communiste italien. Il avait de grandes chances d’être élu – avec l’appui des communistes – président de la République. Sa carrière politique avait commencé au lendemain de la Seconde guerre mondiale. Juriste et député de l’Assemblée constituante de juin 1946, il fut l’un de ceux qui participèrent à l’élaboration de la Constitution républicaine. Né le 23 septembre à Maglie, dans les Pouilles, il avait fait des études de droit à l’université de Bari. Il fut ensuite avocat, professeur de droit avant de « monter » à Rome où il devint en 1939 président de la fédération des universitaires catholiques, d’où étaient issus un grand nombre de dirigeants de la démocratie chrétienne.

Toujours réélu député à Bari depuis 1946, entré au gouvernement comme sous-secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères, Aldo Moro avait été cinq fois président du Conseil et dirigea, de 1963 à 1968, le premier gouvernement italien dit de centre-gauche où étaient entrés des socialistes. Il savait que la DC ne pouvait pas gouverner seule, l’alliance avec les socialistes visant à maintenir les communistes hors du pouvoir. Il fut à nouveau président du Conseil entre 1974 et 1976, années du dernier gouvernement de centre gauche avant d’être élu président de la Démocratie chrétienne en remplacement de M. Fanfani. Les élections législatives de 1976 avaient donné 35% des voix au PCI. Il n’était plus possible de tenir les communistes à l’écart de la vie politique, bien que de nombreux dirigeants de la DC n’admettaient pas leur participation au gouvernement. Aldo Moro était de ceux qui prônaient le contraire. Ce positionnement a déchaîné les tueurs. Qui les inspiraient ?

On les appelaient « Brigades rouges » dans l’intention de dissimuler leur noir couleur, leurs noirs desseins. Les « BR » avaient été créées en 1970 par un certain Renato Curcio, âgé de 35 ans, licencié en sociologie, pour mieux passer sous silence son passé néo-fasciste. La stratégie des « BR » tenait en une formule : « frapper au cœur de l’Etat ». Un Etat né de la Résistance. Premières cibles : les syndicats ouvriers accusés de « collaborer » avec le capitalisme, le parti communiste accusé de « trahir » la classe ouvrière, des dirigeants de la DC accusés de « renier » leur foi et de pactiser avec le diable. Et puis, pêle-mêle, des magistrats, des entrepreneurs, des élus, des journalistes… Bref, ceux que les « BR » désignaient comme des agents de l’Etat bourgeois.

Depuis, on en sait un peu plus sur les véritables inspirateurs du crime. Le dirigeants des Etats-Unis de l’époque, inquiets de la possible arrivée au pouvoir des communistes italiens, avaient chargé les services spéciaux de noyauter les « BR ». De l’argent et des armes ont été fournis à des circuits clandestins mêlant des proches de l’appareil d’Etat et des hommes de la Mafia disposant de réseaux passant par la France et l’Espagne. A l’époque, Antoine Acquaviva ne disposait pas de ces informations. Ce qui ne l’empêchait pourtant pas d’écrire dans « l’Humanité » : « Le terrorisme en Italie, en RFA, voire en France – quelles que soient les diversités des situations - fait désormais partie de la panoplie du capitalisme. Le dénoncer, le combattre, c’est défendre la liberté. Faire œuvre révolutionnaire. »

La plupart des jeunes embrigadés dans les « BR » ont cru qu’ils agissaient efficacement contre l’ordre bourgeois établi. En fait, ils servaient de supplétifs à ceux qu’ils pensaient combattre. Beaucoup, sans renier les motivations de leur engagement de jeunesse, reconnaissent aujourd’hui avoir été manipulés. En 2009, il est commode de s’en prendre à certains d’entre eux, de les pourchasser, alors que « repentis » ils ont été accueillis en France après un accord d’Etat à Etat sous la présidence de François Mitterrand. Un accord visant à sortir définitivement des « années de plomb ». Il est plus facile de s’en prendre à des boucs émissaires qu’aux véritables commanditaires des crimes. Parmi eux, un prix Nobel de la Paix : Henry Kissinger.

Dans une de ses dernières lettres adressées aux dirigeants démocrates chrétiens, Aldo Moro écrit sous la dictée peut-être, sous la surveillance certainement, de ses geôliers : « Si vous n’intervenez pas, une page terrifiante de l’histoire italienne sera écrite. Mon sang retombera sur vous, sur le parti, sur le pays. Que la sentence (la condamnation à mort décidée par les kidnappeurs, NDLR) soit appliquée dépendra de vous. Si la pitié l’emporte, le pays n’est pas perdu. » Aldo Moro ne savait pas que son sort était scellé par ses propres amis de la DC, particulièrement le sulfureux Andreotti, qui avaient décidé, en accord avec la direction du PCI, de ne pas répondre aux injonctions des Brigades rouges. Ce que le leader démocrate chrétien ne savait surtout pas, c’est que son enlèvement, puis sa mort avait été décidés à des milliers de kilomètres de Rome. Du côté de Washington…

Ceux qui, aujourd’hui encore, tentent d’expliquer la violence des groupes dits « révolutionnaires » se réfugient derrière le prétexte d’une « politique d’Etat répressive ». Ils feignent d’oublier les dérives sanglantes et les conséquences dramatiques pour la démocratie italienne d’une aventure programmée par d’autres. Ils passent sous silence la machiavélique manipulation dans laquelle sont tombés des jeunes italiens engoncés dans leurs certitudes sans lendemain.

Les archives des services nord-américains et britanniques récemment déclassifiées confirment que les Etats-Unis, la Grande Bretagne, la France et l’Allemagne avaient envisagé « une série de mesures » en 1976 pour « contenir » la puissance du PCI et la possible mise en œuvre du « compromis historique » ouvrant la voie à une alliance des communistes avec les démocrates chrétiens. En mai 1996, l’ex-directeur de la CIA, William Cosby avoue que Washington a versé de « grosses » sommes d’argent pour prévenir « le péril rouge ». Les archives britanniques - des centaines de documents – relatent des réunions diplomatiques, l’échange de correspondance entre les hommes au pouvoir en Occident, de multiples analyses. Un des textes intitulé « Italy and the communists : options for the West », propose de réfléchir à une action en « soutien à des actions subversives ».

Le secrétaire d’Etat américain, Henry Kissinger, spécialiste des coups tordus et des putschs comme celui qu’il a personnellement inspiré au Chili en 1973, souligne auprès de ses partenaires que les Etats-Unis « craignent » pour la sécurité de l’OTAN et qu’avec l’arrivée au gouvernement des communistes en Italie des documents sensibles, notamment dans le domaine nucléaire, pourraient « finir à Moscou ». A Bruxelles, on évoque une « possible catastrophe » si Enrico Berlinguer, secrétaire général du PCI, accède au pouvoir. On s’inquiète que les bases de l’OTAN en Italie soient infiltrées par des « fonctionnaires communistes ». On envisage même d’expulser l’Italie de l’Alliance Atlantique. C’est à partir de ces analyses que des plans sont élaborés par la CIA en liaison avec les services spéciaux italiens pour « infiltrer et financer » les organisations « en capacité de rompre le processus engagé en Italie ».

L’argent coule à flot, les armes transitent grâce à la mafia, de nombreux dirigeants démocrates chrétiens et socialistes ainsi que des chefs des services secrets italiens sont aux ordres. « Aux jeunes fous de jouer », s’exclamera, hilare, entre cigare et verre de cognac, Henry Kissinger, selon un ancien du département d’Etat. Kissinger ? Un sinistre personnage que l’on continue encore et encore à encenser alors qu’il a mené les pires opérations criminelles dans le monde. « Un modèle », a dit de lui, il n’y a pas si longtemps, un certain Bernard Kouchner.

Après l’assassinat d’Aldo Moro, l’Italie vivra ce qu’on a appelé les « années de plomb ». Attentats et assassinats se multiplieront. Ils seront attribués, selon les moments, à des groupuscules dits « révolutionnaires » d’extrême gauche ou d’extrême droite. En fait, tous travaillaient pour la même entreprise de déstabilisation.

 

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