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28 mai 2012 1 28 /05 /mai /2012 18:37

 

C’était au début des années 1960, dans la cité HLM du Bel Air à Montreuil s/bois (93). Au fond de l’appartement, dans une petite chambre enfumée, il y avait là Santiago Carrillo et la plupart des membres de la direction clandestine du Parti communiste d’Espagne. J’avais  quatorze ans à peine et ma mère chargée parfois de la logistique du PCE m’avait collé au piano dans la salle de séjour avec interdiction d’arrêter mes gammes. Un supplice.

Le dernier à sonner à la porte fut un personnage à vous couper le souffle: « Frederico », dit ma mère qui ne devait pas connaître son nom d’emprunt « Sanchez ».  J’appris, bien après, qu’il s’agissait de Jorge Semprun. L’homme d’une grande élégance, rayonnait à ne savoir qu’en faire. Il s’est avancé vers moi et m’a dit : « On t’a mis au travail? Ne t’en fais pas. Cela va durer peu de temps. »   

L’ancien du lycée Henri IV à Paris et participant à la manifestation des étudiants patriotiques du 11 novembre 1940 place de l’Etoile, deuxième prix de philosophie au Concours général, affichait déjà un parcours impressionnant : la Résistance en France avec les Francs tireurs et partisans, la collaboration avec les services de renseignements britanniques, l’arrestation par la gestapo à Joigny, la déportation à Buchenwald. Pendant dix ans (1952-1962) il occupa des responsabilités de premier plan au parti communiste d’Espagne avant de s’en éloigner en 1964. Puis, vint le temps de l’écriture, de la responsabilité gouvernementale et le  ministère de la Culture sous  Felipe Gonzalez de 1988 à 1991.

Je l’ai, par la suite, croisé à deux reprises. La première en 1989 à Madrid. J’accompagnais Georges Marchais à la veillée funèbre de Dolores Ibarruri à Madrid. Le ministre n’avait pas oublié Pasionaria. Puis, une seconde fois à Paris, à la sortie d’une projection suivie d’un cocktail. Jorge Semprun était entouré, pressé de toutes parts. Je regardais de loin l’ancien résistant, le déporté, le responsable politique, l’écrivain, le membre de l’Académie Goncourt, la star et rechignais à me jeter dans la mêlée lorsque Edmonde Charles-Roux, certainement apitoyé, me prit par la main, fendit la foule et me présenta à Jorge Semprun. Je ne sais pourquoi, mais au bout d’un moment je lui ai dis : « Je vous ai rencontré, il y a longtemps ». « Et où », me demanda-t-il ? Il avait oublié bien entendu la réunion et mon visage. Mais il se souvenait de Montreuil, de la Cité du Bel Air, des réunions clandestines qui s’y tenaient sous la protection discrète des communistes français du coin avec comme fond sonore des gammes obligées.

José Fort

L’Humanité Dimanche 23 mai

 

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3 octobre 2011 1 03 /10 /octobre /2011 19:47

 11:02



 

Brigades Internationales : « Levés avant le jour »

 

Un article publié dans « Vie Nouvelle ».

 

Il y a 75 ans, 30.000 volontaires du monde entier (9000 Français) partaient défendre la République espagnole contre le putsch fomenté par Franco avec la complicité d’Hitler, de Mussolini et l’indifférence de Paris et de Londres. A la fin de ce mois d’octobre 2011, à Madrid, Albacete et Barcelone, les survivants de cette épopée vont commémorer cet anniversaire en compagnie de leurs enfants, petits enfants et leurs amis. (1)

 

 

« Nous nous sommes levés avant le jour », aimait répéter le Colonel Henri Rol-Tanguy lorsque nous l’interrogions sur le rôle des Brigades Internationales (BI) parties défendre la République espagnole. « Nous avions compris », ajoutait-il, « que partant défendre Madrid, nous défendions Paris et l’Europe de la menace nazi ». Les 9000 Français membres des BI  (près de 3000 sont morts sur la terre espagnole) avec près de 30.000 volontaires  venus de toute l’Europe, des Amériques et d’Asie n’ont pas seulement fait acte de courage et de solidarité. Ils ont fait preuve de lucidité alors que les puissances occidentales prônaient la « non intervention » tandis que Hitler, Mussolini et Salazar armaient les putschistes menés par Franco.

En février 1936, le « Frente Popular » remportait les élections avec 52% des suffrages. A l’époque, l’Espagne c’était 24 millions d’habitants dont 12 millions d’illettrés, 8 millions de pauvres, 2 millions de paysans sans terre, 5000 couvents, 110.000 prêtres, moines ou religieux, 800 généraux, une police sauvage.  Au lendemain de la victoire électorale, le nouveau pouvoir républicain libérait les mineurs asturiens victimes de la répression de 1934 (5000 morts, 3000 blessés, 4.500 emprisonnés), augmentait les salaires, légalisait les occupations de terres non cultivées. La grande bourgeoisie et  l’armée décidait alors, après avoir obtenu le feu vert de Berlin, de mettre un terme à cette « révolution ». Le 18 juillet 1936, le signal était donné depuis le Maroc par Franco: « Dans toute l’Espagne, le ciel est sans nuages ». La majorité des officiers se ralliait au putsch.

 

A Londres, la City souhaitait une défaite de la République pour préserver ses placements dans les mines espagnoles qui fournissaient cuivre, tungstène et mercure et éliminer le jeune pouvoir « bolchévik » installé à Madrid. A Paris, la droite hurlant « plutôt Hitler que le Front populaire » s’enthousiasmait de l’aide massive  en avions, mercenaires, blindés, armements lourds allemands et italiens à Franco alors que le gouvernement de Léon Blum se refusait à honorer les livraisons à la République espagnole d’armes pourtant déjà payées. La politique de « non intervention » des dites « démocraties » occidentales ouvrait les portes à une intervention directe des nazis et des mussoliniens dans les affaires intérieures de l’Espagne.

 

Les Brigades internationales ont surgi comme la réplique des démocrates du monde entier face à l’invasion fasciste.  Le plus grand nombre passait par Paris. Après une visite médicale et un entretien d’incorporation venait le temps de prendre les différents chemins de la lutte : par le train à bord du célèbre Paris-Perpignan de 22h17, par camions vers Marseille ou directement mais par des routes discrètes vers la frontière espagnole. Au même moment, André Malraux  achetait des avions et recrutait des pilotes pour former l’escadrille « España ». Malgré la « non intervention » des avions et des armes passaient de France en Espagne avec la complicité de quelques ministres (Pierre Cot avec Jean Moulin et Gaston Cusin). La Compagnie maritime France-Navigation créée par des militants communistes français avec à leur tête Georges Gosnat organisait des navettes entre l’URSS et l’Espagne. A bord, de l’armement lourd.

 

Les « volontaires de la liberté »  étaient rapidement envoyés au front pour défendre Madrid. Quelques semaines avant l’entrée dans les combats des brigadistes, le ministre espagnol Martinez Barrio avait reçu André Marty et une délégation venue discuter des conditions d’envoi des volontaires étrangers. Il avait posé la question suivante : « Dans quelle condition voulez-vous participer à notre lutte » ? « Nous ne posons aucune condition », avait répliqué Marty.  « Nous ne désirons qu’une chose: que les Brigades internationales soient considérées comme des unités uniquement subordonnées au gouvernement et à ses autorités militaires ; qu’elles soient utilisées comme troupe de choc en tous lieux où ce sera nécessaire ». Les brigadistes seront envoyés sur les points les plus chauds. Ils auront un comportement héroïque face aux putschistes et à leurs complices allemands et italiens.

La Brigade internationale des Français sera la « XIV » dite « La Marseillaise » avec à sa tête Jules Dumont (fusillé par les nazis en 1943), Boris Guimpel, Jean Hemmen (fusillé en 1942), Putz (tué en Alsace fin 1944), Henri Tanguy qui ajoutera «Rol» (du nom d’un de ses copains tué en Espagne) et dirigera plus tard la libération de Paris. Les brigadistes seront de tous les combats jusqu’à la dernière grande bataille, la plus sanglante de toutes, la Bataille de l’Ebre. Et c’est en pleine bataille de l’Ebre que les Brigades internationales sont retirées par le Président espagnol Negrin qui pensait ainsi faciliter le départ les troupes allemandes et italiennes d’Espagne. Vaine illusion. Les jeux étaient faits. L’Angleterre et les Etats-Unis avaient déjà reconnu le régime franquiste dit de « Burgos ».

Le départ des Brigades internationales donna lieu à des adieux grandioses. Dolorès Ibarruri, « Pasionaria »  prononça ce jour là un discours émouvant : « Mères! Épouses! Quand passeront les années et que seront cicatrisées les blessures de la guerre, quand le souvenir des jours douloureux et sanglants sera estompé dans un présent de liberté, de paix et de bien-être, quand les rancœurs iront s’atténuant et que l’orgueil de la patrie libre sera également ressenti par tous les Espagnols, parlez à vos enfant, parlez-leur de ces hommes des Brigades internationales. »

Les Brigades Internationales dissoutes, beaucoup d’hommes n’ont pas pu rentrer dans leur pays. Nombreux ont trouvé refuge en France et ont été rejoints par 500.000 exilés espagnols fuyant Franco et les persécutions. Les autorités françaises de l’époque les ont parqués dans des camps comme ceux d’Argelès, le Vernet, Gurs, St Cyprien... D’autres se sont échappé, d’autres prendront le chemin des Amériques, d’autres encore rejoindront la Résistance à l’occupant nazi. De nombreux « Espagnols rouges » marqués du triangle bleu d’ « apatrides » seront envoyés dans le camp de concentration de Mauthausen.

Les anciens de la guerre d’Espagne ont formé l’ossature des premiers groupes armés de la Résistance. Ils continuaient en France le combat commencé en Espagne en se levant « avant le jour ».  Le 25 août 1944, les premiers blindés de la 2ème DB du général Leclerc portant les noms de « Madrid », « Teruel », « Brunete » entraient dans Paris. A bord, des républicains espagnols guidés dans les rues de la capitale par des résistants eux aussi espagnols et placés sous les ordres du chef de l’insurrection parisienne, le colonel Henri Rol-Tanguy.

 

José Fort

 

(1)  Les Amis des Combattants en Espagne Républicaine, 16 Villa Compoint, 7517 Paris et sur internet tapez ACER

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7 décembre 2009 1 07 /12 /décembre /2009 13:30

 

 

J’ai rencontré au mois de septembre dernier à Berlin le Dr. Hermann Drumm. Il m’a raconté son enfance en France pendant la Seconde guerre mondiale. Voici son émouvant témoignage. José Fort

 

  

 

 

Octobre 1938.  Marthe, jeune socialiste allemande, quitte l’Espagne. Le 1er septembre 1937, son mari, Allemand et socialiste lui aussi, volontaire dans la 11ème Brigade Internationale est mort au combat contre les troupes franquistes soutenues par Hitler et Mussolini. Trois mois après le décès de son mari, elle avait mis au monde en Espagne un fils, Hermann, le prénom de son compagnon.

Marthe et son enfant sont accueillis à Paris dans la famille Tanguy qu’elle avait connue avant son départ en Espagne, en février 1937.  La maitresse de maison soignait avec attention Marthe qui avait survécu à une épidémie de diphtérie en Espagne. Quant à son bébé, il était gravement sous-alimenté.

1940. Après la défaite de l’armée française, Marthe et son enfant quittent Paris pour Montluçon. Ils se réfugient chez une sœur de Madame Tanguy et retrouvent des réfugiés sarrois. Parmi eux, Joseph, un communiste bavarois, membre du Parti communiste français, chargé d’organiser les liaisons entre les communistes et les socialistes allemands installés dans la région. Objectif : organiser un front national contre les nazis et les occupants.

 

Joseph, Marthe et « Armand », comme se prénomme désormais le petit Hermann, s´installent  à Montluçon sous l’identité de Hilt. Joseph travaille chez Dunlop, Marthe fait des ménages chez des familles aisées. Hermann entre à l´école maternelle. Joseph, connu pour ses « mains en or » consacre son temps libre à réparer des chaussures, des radios, des casseroles, des meubles. Dans le quartier, on l’aime bien cet antifasciste allemand plein d’humour. L’intervention des armées de l´Allemagne fasciste en France puis, plus tard, après l´occupation en 1942 de la « zone libre » sous Pétain ne change pas l’attitude du voisinage. Or, Joseph est recherché par la police française. Il s’est échappé du camp français d´internement à Huriel en 1940  afin de ne pas être livré aux fascistes allemands. Les Français qui le connaissent bien le protègent.  Dès 1942, Joseph rejoint la résistance régionale.

Le 13 avril 1943 à 6 heures, trois membres de la Gestapo se présentent au domicile de la famille Hilt pour arrêter Joseph. La famille vit dans une petite chambre mansardée située au 13 de la rue de la République (aujourd´hui «avenue) à Montluçon. Le premier agent se poste à l’entrée de l´arrière-cour, le deuxième  dans l´escalier en dehors de la maison tandis que le troisième fonce vers la chambre et crie en allemand : « Öffnen sie sofort die Tür. Gestapo ! » (Ouvrez tout de suite la porte. Gestapo!). Joseph se tient près de la fenêtre. Marthe répond en français: « Attendez un moment. Je me lève. Je dois m´habiller. » Devant la porte, le flic enrage et tente de forcer la porte. Sans succès. Il appelle son collègue à la rescousse. Joseph ouvre la fenêtre et se lance sur le toit. L’agent de la Gestapo resté dans l´arrière-cour tire plusieurs balles en direction du fugitif sans le blesser. Au même moment, Marthe ouvre la porte. Les flics s’aperçoivent  que Joseph a fui par la fenêtre. « Nous l´attraperons,  vous pouvez en être certaine! », crient-ils. Les gestapistes quittent la chambre, fouillent les chambres à l´étage, puis s’engouffrent dans leur voiture à la recherche de Joseph.

Marthe n’hésite pas. Elle prend son fils de cinq ans et quitte la maison. Dans la cour, c’est l’effervescence. Les gens ont été réveillés par les coups de feu. On entend : «C’est la Gestapo, Joseph a pu s´enfuir ».Plusieurs voisines se proposent d’accueillir Marthe et son fils pour les cacher chez elles, d’autres s’excusent de ne pas pouvoir.  Il faut vite quitter les lieux car la Gestapo va revenir.

Rue de la République, une femme prend l’enfant dans ses bras et Marthe par la main. Plus loin, elle s’engouffre dans sa maison, monte au premier étage, entre dans une chambre volets fermés et cache Marthe et l’enfant sous le lit. Puis, elle redescend et se plante devant l´entrée de la maison. Marthe ne tenant plus observe la rue au travers des lamelles des volets. Elle est très inquiète. Va-t-on retrouver Joseph. Quand ? Comment ?

Et voici qu’une fille et un garçon d´environ dix ans à bicyclettes semblent chercher quelque chose. Ils ne sont pas du quartier. Les femmes de la rue les chassent. Marthe les connait. Elle comprend que Joseph a trouvé refuge dans la famille de ces jeunes cyclistes  habitant le Camp Kissel, proche de l´aciérie.

Marthe décide d´y aller. Une bonne décision. Marthe et Armand  y retrouvent Joseph avec une grande joie et un immense soulagement. Protégés par des Français et des Polonais, une vie nouvelle commence,  plus dure, plus risquée : la vie clandestine.

 

Dr.Hermann Drumm           

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4 août 2009 2 04 /08 /août /2009 11:38

J'enrage. Pasionaria est mise à toutes les sauces. La "pasionara du gouvernement", la "pasionaria des stades", "la pasionaria... Voici l'histoire de Dolores Ibarruri, la véritable, la seule Pasionaria. 

 

 

 

Huitième d’une famille de onze enfants, fille et petite- fille de mineurs, née cinq années avant le début du siècle dernier à Gallarta, ville de la province basque de Biscaye, Dolores Ibarruri, dès son plus jeune âge, rêve de devenir institutrice. Dans la petite école située au-dessus de la prison, elle dévore  les livres que lui prête son institutrice, Antonia Izar.

« Comment penses-tu pouvoir devenir institutrice alors que tes frères sont ouvriers ? » lui répète sa mère. Misère et ignorance. Dolores ne dépasse pas le cours préparatoire à l’école normale. Elle abandonne les cahiers pour les ateliers de couture puis pour les cuisines des maisons bourgeoises. « La seule issue, l’unique aspiration pour une femme dans mon village, c’était le mariage », disait-elle, avant d’ajouter : « Une vie grise, une vie d’esclave. »

 Pour obtenir la main de la jeune et belle Dolores, les prétendants ne manquent pas. C’est Julian Ruiz Gabina qu’elle choisit. Un militant socialiste qui « ne savait pas danser », mais lui offrait ses premiers livres. Elle se marie à l’église de Gallarta et quitte pour la première fois son village pour Santander : un bref voyage de noces dans la famille de son époux avant de s’installer, non loin de là, à Somorrostro. Elle va vite vérifier la dure vérité du proverbe espagnol : « Mère ? Qu’est-ce que se marier ? Fille, c’est coudre, faire des enfants et pleurer. »

Pleurer ? Dolores Ibarruri en aura trop souvent l’occasion : la mort de deux de ses enfants en Espagne, la disparition de son fils Ruben à Stalingrad pendant la Seconde guerre mondiale, l’incompréhension de sa famille, son mari en prison pour idées subversives. « Je suis devenue socialiste à force de côtoyer l’injustice, la misère, et je n’avais pas besoin de me regarder dans un miroir pour voir combien souffraient les autres femmes », soulignait-elle.

Dolores partage les idées de son mari. 1917 va être pour elle une date décisive. Lorsqu’elle apprend la victoire de la révolution russe, Julian se trouve – encore – en prison. « Je ne me sentais pas seule. Cette révolution lointaine, inaccessible était réalité dans une partie du monde. »

Les  responsables syndicalistes à la recherche de rédacteurs lui proposent d’écrire des articles dans leur journal « Le Mineur de Biscaye ». Dolores accepte et publie son premier « papier » pendant la semaine sainte, dite semaine de la Passion. Elle ne peut signer de son vrai nom et choisit un pseudonyme, celui qui va devenir célèbre : Pasionaria.

Dolores Ibarruri devient une collaboratrice régulière des publications ouvrières. Elle s’engage pleinement dans le combat politique en 1920, lors de la création du Parti communiste d’Espagne (PCE). Elue membre du comité provincial de Biscaye, elle participe au premier congrès du PCE.

A Somorrostro, les dames de la bonne société sont consternées. On rappelle que, quelques années auparavant, Mme Ibarruri mère entraînait sa fille à l’église San Felicismo pour l’exorciser et demandait au curé de prier en ce sens. Déjà, la jeune Dolores contestait les règles archaïques… La voilà devenue communiste. Les dames de Somorrostro veulent sauver Dolores de l’enfer. La préposée au sauvetage, épouse d’un propriétaire de mines, Mme Sebastiana Ugarte, anime la très pieuse organisation de charité « Les femmes de Saint Paul ». Or, Dolores persiste dans son engagement. Mme Ugarte connaît les ficelles : elle propose à Dolores une maison « confortable avec jardin », et aussi « un bon emploi » pour Julian. Peine perdue.

La vie est dure pour les Ruiz-Ibarruri. Comme pour tous les militants ouvriers persécutés par la dictature du général Primo de Rivera dont le fils, José Antonio, va fonder la Phalange, avant d’avoir son avenue dans toutes les villes d’Espagne comme « martyr » sans cesse célébré du franquisme. Julian subit la prison presque en permanence. S’il en sort, c’est pour enterrer dans un carton deux de ses trois filles. Heureusement, la solidarité entoure la famille.

En 1930, Dolores devient membre du Comité central du PCE. L’année suivante, au cours de la campagne électorale qui précède la proclamation de la République, elle prononce son premier discours à Bilbao. Lorsqu’elle monte à la tribune, Dolores tremble de peur. Tout au long de sa vie, avant chaque allocution, le trac ne l’abandonnera jamais. Déjà, dans la rue, on reconnaît Dolores Ibarruri, cette femme qui lie l’action d’avant-garde au respect méticuleux des traditions. Elle s’habille toujours de la même manière combinant le noir et le blanc et n’utilise les vêtements de couleur que pour confondre les polices à ses trousses. En 1931, à la demande de la direction du PCE, elle quitte Somorrostro pour Madrid. Le couple Ruiz-Ibarruri se sépare. Une rupture qui n’empêchera pas Dolores et Julian de rester pour toujours d’excellents amis.

Les articles de Pasionaria dans « Le Mineur de Biscaye » ne passent pas inaperçus. Dolores Ibarruri rejoint la rédaction de « Mundo Obrero », organe central du PCE. Un soir, en sortant du journal, elle est arrêtée et conduite à la prison pour femmes de Quinones. Premier emprisonnement. Premier choc avec la réalité pénitentiaire. Dans sa cellule, les droits communs font la loi. Elle conquiert l’amitié de la plupart de « ces victimes de la misère » et leur fait chanter « l’Internationale », le 1er mai 1932. Bientôt libre, Dolores n’en vit pas moins un drame : celui de la séparation. Ses enfants restés à Somorrostro lui manquent douloureusement. « La vie m’a montré, indiquait-elle, combien il est difficile pour une femme, pour une mère, de mener la lutte révolutionnaire. La vie, la liberté, rien ne m’importait. Mais les enfants ! Avais-je le droit de les sacrifier ? Cet aspect a été le plus dur. Mes enfants ont souffert avec moi des conséquences des activités de leur mère mais, sans eux, la vie m’aurait été impossible. »

Ruben et Amaya ne seront jamais seuls. Leur mère se déplace beaucoup. Elle prend toujours le soin de trouver un bon toit pour ses enfants. Les retours de voyage se transforment en fête, notamment en 1933 lorsque Dolores revient de Moscou après avoir participé, pour la première fois, à une réunion de l’Internationale communiste. Avec quelques amies, elle organise le Comité national des femmes contre la guerre et le fascisme. Au lendemain de la féroce répression contre l’insurrection asturienne, en octobre 1934, le comité se reconverti en une commission pour l’enfance ouvrière.

Quatre mille Asturiens fauchés par les balles laissent des milliers d’orphelins. Dolores part pour Oviedo et met au point un plan d’évacuation des enfants vers Madrid où les accueillent des familles. Une action qui a d’importantes répercussions en Europe. Et la presse publie la photo de la « Dame en noir ».

Dolores continue sa dangereuse vie de militante en franchissant clandestinement et à pied la frontière des Pyrénées. Chaque passage exige une préparation minutieuse, des guides, des relais. En 1935, elle participe en France à un congrès de solidarité avec les Asturies. Un de ses camarades, Manuel Collinos, l’accompagne lors d’une marche de nuit. « En franchissant des torrents, ironisait-elle, il n’avait qu’une seule préoccupation : maintenir le pli du pantalon du costume qu’on lui avait prêté pour assister au congrès. »

Tout va très vite pour Dolores et la vie devient impossible pour les enfants qu’elle ne peut même pas inscrire dans une école. Aussi doit-elle se résigner à ce que Ruben et Amaya partent pour l’URSS. Peu de temps après, Dolores retourne en prison. Le directeur du centre pénitentiaire pour femmes de Ventas s’appelle Manuel Machado, poète comme son frère Antonio. Le premier écrira les louanges de Franco, le second dénoncera les crimes du dictateur. Dolores préférait Antonio.

Le Front populaire, en 1936, remporte les élections. Dolores Ibarruri devient députée des Asturies. Dès l’annonce de son élection, elle part pour Oviedo et se présente à la porte de la prison où sont parqués des centaines de militants politiques socialistes, communistes, républicains. Dans un premier temps, le directeur refuse de la recevoir et fait installer une mitrailleuse face à la foule rassemblée devant l’entrée. Les négociations se prolongent durant plusieurs heures avant que Pasionaria n’obtienne gain de cause. Tous les prisonniers sont libérés. La liesse populaire emporte Dolores dans les rues d’Oviedo. Le cidre coule à flots.

La relation avec les électeurs ne pose aucun problème à la nouvelle députée. Au parlement, les vieux renards de la politique pensent faire une seule bouchée de « l’ancienne domestique ». Dans les couloirs des Cortes, les conversations portent sur l’événement : une femme, communiste de surcroît, va prononcer une allocution devant ces messieurs les députés. On sourit, on murmure, on attend le spectacle. Lorsque Dolores monte à la tribune, des galeries fusent des ricanements. Pourtant, dès la deuxième phrase, silence. Pasionaria évoque les insurgés asturiens, dénonce la répression, la misère, l’intolérance, avec une fougue qui désarme ses contradicteurs. Le lendemain, le journal de Bilbao, « El Liberal » titre : « Une femme est entrée au Parlement », tandis que la presse madrilène s’exclame :  «Quelle femme ! ». Dolores a quarante et un ans. Peu avant de fêter son quarante-deuxième anniversaire, elle est désignée vice-présidente des Cortes.

Dès le début, le Front populaire affronte le sabotage économique mené par le patronat et les grands propriétaires terriens. Les phalangistes assassinent des militants de gauche et des militaires républicains. Le soulèvement fasciste se prépare avec la complicité des députés de droite. Le 18 juillet 1936, le général Franco prend la tête de la rébellion. « Des armes pour le peuple ! », crie-t-on dans les rues de Madrid. Le lendemain, en prononçant son célèbre discours « No pasaran » (Ils – les fascistes – ne passeront pas) Dolores Ibarruri devient pour les Espagnols et le monde entier Pasionaria.

« Ici Radio-Union, depuis Madrid, au siège du ministère de l’Intérieur. Dolores Ibarruri vous parle. » Le speaker ajuste le micro. Dolores, très pâle, déclare : « Ouvriers ! Paysans ! Antifascistes ! Espagnols ! Patriotes ! Face au soulèvement militaire fasciste, tous debout pour défendre la République, pour défendre les libertés populaires et les conquêtes démocratiques.  Tout le pays vibre d’indignation devant ceux qui veulent engloutir l’Espagne dans un enfer de terreur et de mort. Les fascistes ne passeront pas. No pasaran. »

Lorsqu’elle quitte le ministère de l’Intérieur, des groupes se forment près de la Puerta del Sol et crient : « No pasaran ! ». Le mot d’ordre de la guerre d’Espagne est né. Pasionaria harangue les soldats dans les casernes de la capitale, mobilise les travailleurs dans les usines, organise les femmes dans les quartiers. Des milliers de personnes viennent écouter dans les meetings celle qui, entre deux réunions, deux débats, deux articles, n’hésite pas à consacrer du temps à une famille en détresse. La même femme aussi infatigable qu’indomptable qui lance un appel aux peuples du monde : « Aidez-nous à empêcher que la démocratie soit écrasée en Espagne. Si cela devait arriver, cela entraînerait  inévitablement la guerre. » Un appel qui compte, en ces décisives semaines du début de la guerre, où le gouvernement républicain tente par tous les moyens d’acheter des armes. Les armes qu’ont à profusion les fascistes et qui vont bientôt si cruellement manquer aux défenseurs de la liberté.

 

Où trouver ces armes ? Une délégation officielle espagnole composée de personnalités d’horizons divers se rend à Paris. Les Croix-de-feu menacent de dynamiter l’hôtel où descend la mission. Quant au Président de Conseil français, le socialiste Léo Blum, il annonce aux parlementaires espagnols que « la France ne peut pas intervenir », alors que ce qui lui est demandé  se limite  au respect des contrats signés avec Madrid. « Blum, indiquait Dolorès, parlait comme s’il lui était difficile d’articuler. Il se déclarait pacifiste, affirmait souffrir énormément, mais confirmait la politique de non-intervention de la France. Un moment, derrière ses longues mains fines, il se cacha les yeux. Pleurait-il ? De sa poche gauche, il tira un élégant mouchoir de soie et essuya une larme qu’il n’avait pas. »

Pour Pasionaria, la France ne se résume pas à Léon Blum. Le 8 septembre 1936, le Parti Communiste Français organise un grand rassemblement au Vel’d’Hiv à Paris. Elle y prononce une  phrase célèbre : « Mieux vaut vivre debout que vivre à genoux. » Sur les murs des villes et des villages de France fleurit le mot d’ordre : «Des canons et des avions pour l’Espagne ».

De retour à Madrid, Pasionaria et ses camarades accélèrent le dispositif de défense de la capitale. Elle soutient l’idée selon laquelle il faut créer une armée régulière de la République dotée d’un seul drapeau et d’un commandement unique. Le Président du gouvernement, Largo Caballero, les anarchistes et  les trotskistes estiment, eux, que de simples milices suffiront. Quand Dolorès et les communistes soulignent  la nécessité de creuser des tranchées pour défendre Madrid, Largo Caballero tergiversent, allant  jusqu’à clamer : « Les miliciens ne peuvent se transformer en taupes. » On voit Dolores aux quatre  coins de la capitale. Ici, creusant une tranchée avec les habitants  d’un quartier ; là, accompagnant  Nehru et sa fille Indira Gandhi, des écrivains, des poètes tels qu’Ilia Ehrenbourg, Pablo Neruda, des vedettes comme le chanteur noir américain Paul Robeson.

Le 7 novembre 1936, elle accueille les Brigades internationales, « des frères venus du monde entier défendre la liberté ». Bref moment de joie dans la tragédie,  car déjà l’artillerie et l’aviation fasciste pilonnent Madrid. Les mercenaires de Franco, les Junkers de Hitler et les forces motorisées de Mussolini font pression sur tous les fronts. Une situation si précaire que le gouvernement et le Parlement espagnols décident de transférer leurs services à Valence.

Durant ces années de guerre, aux côtés de José Diaz, le secrétaire général du Parti communiste d’Espagne, Dolores se dépense sans compter. La « Dame en noir » devient l’ennemi numéro un des franquistes et de leurs amis européens. Une campagne se déchaîne pour tenter de salir son image aux yeux de l’opinion. En France, le journal fasciste « Gringoire » écrit : «  Pasionaria, quoique de race espagnole, est un personnage trouble. Ancienne religieuse, elle s’est mariée à un défroqué, d’où sa haine pour la religion. Elle s’est rendue célèbre un jour en se jetant sur un pauvre curé et en lui sectionnant la veine jugulaire à coups de dents. »

La propagande franquiste ne se différencie guère. Les soldats rebelles prisonniers des républicains parlent de Pasionaria avec horreur. A un groupe d’entre eux, Dolores demande comment ils imaginent Pasionaria. « Ce n’est pas une femme, c’est un fauve », répondent-ils. « Un peu comme moi », interroge-t-elle. « Quelle idée, rétorquent les prisonniers. Vous, vous êtes une femme espagnole, une vraie… ».

Les forces armées de la République ne peuvent contenir les troupes franquistes de plus en plus aidées par leurs parrains de Berlin et de Rome. Devant la gravité de la situation, Dolores retourne à Paris et s’adresse au monde : « En Espagne se livrent les premières batailles  entre la démocratie et le fascisme qui veut étendre ses pouvoirs tentaculaires sur le monde pour étouffer la liberté et le progrès. Notre peuple accepte avec orgueil et pleine responsabilité la tâche que l’Histoire lui a réservée. Mais il exige qu’on ne l’abandonne pas. »

Les accords de Munich, la capitulation devant Hitler, accélèrent l’isolement de la République. L’URSS est seule à fournir une aide en avions, en armements divers, en combattants et conseillers expérimentés. Les pressions s’exercent de toutes parts sur le gouvernement Negrin qui, craignant la reconnaissance de Franco par les pays voisins, décide le retrait des Brigades internationales. Le 28 octobre 1938, Barcelone dit adieu aux volontaires. C’est alors que Pasionaria lance ces mots inoubliables : «  Drapeaux d’Espagne, saluez ces héros, inclinez-vous devant ces martyrs. Mères ! Femmes ! Quand les blessures de la guerre seront cicatrisées, quand le souvenir des jours douloureux et sanglants laisseront place à un présent de liberté, de paix et de bien-être, quand les rancœurs seront atténuées, parlez à vos enfants, parlez des hommes des Brigades internationales. »

Tandis que Berlin aide Franco à écraser la République espagnole, l’armée allemande se prépare à déferler sur le reste de l’Europe. Pour Hitler, Madrid, Brunete, Guernica, Jarama constituent aussi un test militaire. Quant aux volontaires des Brigades internationales, ils seront de tous les combats – souvent les premiers – pour résister au fascisme.

Le 6 mars 1939, la direction du PCE décide le départ de Pasionaria. La chasse aux communistes est lancée dans tout le pays. Le 8 mars, sur un aérodrome proche d’Alicante, un groupe de guérilleros présente une dernière fois les armes à Dolores accompagnée de Jean Catela, député communiste français et futur martyr de la Résistance que les Pétainistes guillotineront le 24 septembre 1941 à la prison de la Santé à Paris. Pasionaria étreint longuement les derniers soldats de la République puis monte dans un petit avion. Il lui faudra attendre près de quarante ans avant de revenir sur sa terre natale.

Oran, Marseille, Paris, Moscou. Dolores s’installe dans la capitale soviétique. Seule femme membre du Comité exécutif du Komintern, elle jouit d’une grande autorité. Sa fille étudie dans un institut technique, son fils Ruben dans une école militaire. Plusieurs milliers d’Espagnols vivent réfugiés en URSS lorsqu’Hitler déclenche l’opération « Barbarossa ». Objectif : Moscou. Les populations de l’URSS vont devoir affronter un conflit terrible au cours duquel vingt millions de femmes, d’enfants, d’hommes périront. Les exilés espagnols multiplient les démarches afin d’être intégrés aux forces armées de l’URSS. Les autorités de Moscou hésitent un moment, puis donnent le feu vert à la formation de la 4 ème compagnie de volontaires.

Le 18 juillet 1941, près de deux cents combattants espagnols se rassemblent dans la cour d’une caserne de Moscou.  Pasionaria leur dit : «  Aujourd’hui comme hier, vous vous trouvez les armes à la main contre le fascisme. Je suis persuadée que vous vous battrez avec honneur aux côtés du peuple soviétique dans la lutte contre l’hitlérisme et pour l’indépendance de l’Espagne. » A ce moment, une voix lance : « No pasaran ». Cette fois, en effet, les fascistes ne passeront pas. Environ mille volontaires espagnols s’enrôlent dans l’armée rouge. Ils sont particulièrement efficaces derrière les lignes allemandes pour des missions spéciales.

En septembre 1942, Dolores repliée avec l’équipe de Radio-Espagne indépendante à Oufa, la capitale de la République autonome de Bachkirie, s’adresse chaque jour à son pays. Elle s’attache particulièrement à dénoncer la division Azul mise à la disposition d’Hitler par Franco. Elle appelle les jeunes Espagnols à refuser de devenir « la chair à canon de l’Allemagne nazie ».

Un soir du début de l’automne 1942, le téléphone sonne chez Dolores. Une voix grave demande à lui parler et se présente : Nikita Khroutchev, commissaire politique d’un des fronts. Celui qui deviendra chef de l’Etat soviétique annonce à Dolores la mort du lieutenant Ruben Ibarruri à Stalingrad. Quelques mois auparavant, José Diaz, secrétaire général du PCE, condamné par un cancer, s’était suicidé à Tbilissi. Désormais, la direction du PCE repose sur Pasionaria.

La déroute des troupes hitlériennes redonne espoir aux républicains espagnols. Franco n’est-il pas un des plus fidèles alliés des nazis ? N’a-t-on pas promis de faire payer au dictateur ses crimes contre la République et ses complicités durant la guerre mondiale ? Sans attendre la fin du conflit, Pasionaria prend la route de Paris. Les autorités britanniques lui refusent une place dans un avion sous le prétexte que les appareils militaires ne peuvent accueillir une femme. Peu importe. Avec sa fidèle secrétaire Irène Falcon et le dirigeant communiste Ignacio Gallego, Dolores commence un long périple qui les conduit en Iran, en Egypte avant de débarquer à Boulogne. Le 8 mai 1945, c’est à Paris que Pasionaria fête la victoire sur le fascisme.

Son plus cher désir est alors de se rapprocher de l’Espagne. Elle s’installe à Toulouse. Pas pour longtemps. En 1950, le gouvernement français interdit les activités du PCE. Ses dirigeants avec l’aide précieuse et jamais démentie du Parti communiste français (PCF), rentrent dans la clandestinité. Pasionaria, elle, ne peut pas passer inaperçue. Elle regagne Moscou d’où elle dirige le parti jusqu’en 1960. Santiago Carrillo la remplace au poste de secrétaire général du PCE. Elle devient présidente du parti.

Pendant ces longues années, Dolores Ibarruri suit quotidiennement les événements dont son pays est le théâtre. Au micro de Radio-Espagne indépendante, elle commente la moindre grève. Sa voix est écoutée du Pays basque à l’Andalousie, dans les villes et les villages. Dès 1956, elle avance l’idée de la « réconciliation nationale ». Elle mène campagne pour sauver les démocrates espagnols condamnés par la dictature, de Julian Grimau aux cinq jeunes basques fusillés en 1975.

A Moscou, elle reçoit des personnalités de passage mais surtout des Espagnols qui lui racontent dans les moindres détails la vie quotidienne à Madrid  et à Malaga, dans son cher Pays basque et en Catalogne. Dolores veut s’imprégner de tous les changements, de toutes les transformations. Au centre espagnol de la rue Jdanov à Moscou, elle redonne l’espoir. Et, bravant les interdictions, elle participe à des réunions dans des pays européens, à Paris notamment. Son exil prendra-t-il fin ?

Après la mort de Franco, le centre espagnol de la rue Jdanov se vide progressivement. La frontière des Pyrénées s’est ouverte pour la plupart, pas pour Pasionaria. Un ancien ministre du dictateur, Manuel Fraga Iribarne, déclare au journal « Sud-Ouest » : «Il est préférable que certains exilés restent hors du pays. Par exemple, Pasionaria. »

Au début de 1977, Dolores parle pour la dernière fois sur les ondes de Radio-Espagne indépendante. Ses camarades ont repris le combat sur le sol national. Pasionaria ne le peut toujours pas. A Madrid, les proches du dictateur disparu ont peur de la « Dame en noir ». Le mot d’ordre « Dolores à Madrid » s’inscrit sur les murs de la capitale. Le 11 mai 1977, le chargé d’affaires de l’ambassade d’Espagne à Moscou annonce à Pasionaria qu’elle peut – enfin – retirer son passeport.

Deux jours après, le vol régulier Moscou-Madrid est retardé. Les passagers ont leurs ceintures attachées et les réacteurs commencent à tourner. Des dirigeants soviétiques s’avancent lentement vers l’appareil entourant une dame en noir, les cheveux blancs ramassés en chignon. « Chers camarades, leur dit-elle, notre peuple affirme que partir c’est mourir un peu. Je ne crois pas que cela soit vrai car dans ce cas, partir signifie pour moi m’incorporer de nouveaux dans la lutte active qui va décider du destin de ma patrie. » Avant de s’engouffrer dans l’avion, elle se retourne une dernière fois pour dire au revoir à cette terre où elle laisse tant de souvenirs et où son fils Ruben repose à jamais.

Quelques heures plus tard, depuis le hublot de l’avion, Dolores redécouvre Madrid. Jusqu’à la dernière minute, l’arrivée de Pasionaria est tenue secrète. Les dirigeants du PCE craignent une provocation, le gouvernement une trop grande publicité. Mais à peine est-elle installée dans son appartement qu’il faut contenir les milliers d’amis, de camarades venus la saluer. Combien d’embrassades, combien de larmes de joie ? C’est dans  son Pays basque qu’auront lieu  les plus émouvantes des retrouvailles d’un peuple et de celle qui a si bien su en incarner le courage et l’espoir.

« Si, si, si, Dolores est avec nous », scandent des dizaines de milliers d’hommes et de femmes dans le palais des Foires de Bilbao. Près d’ici, en 1931, elle avait prononcé son premier discours. Un demi-siècle après, elle fait toujours vibrer la foule. « Il y a plus de quarante ans que physiquement j’ai dû quitter l’Espagne, déclare-t-elle, mais pas à un seul moment de ma vie, pendant les heures de joie et de tristesse, l’Euzkadi ne s’est éloigné de moi. »

Au siège du Comité central du PCE, en ce jour de 1981, la porte du bureau de Pasionaria s’entrebâillait pour la seconde fois. Irène Falcon, la secrétaire de Dolores m’adressait un regard courroucé. En quittant, la veille, le Cason del Buen Retiro et le « Guernica » de Picasso définitivement installé à Madrid, je lui avais promis que l’entretien ne durerait pas plus d’une heure. Fallait-il tenir ma promesse alors que Pasionaria parlait sans laisser poindre un signe de fatigue ? Et qui, sinon elle, pouvait mettre fin à la rencontre ?

Jusqu’à sa mort, Dolores Ibarruri est restée fidèle au combat révolutionnaire, à l’idéal communiste. La veille « Dame en noir », pour toujours, demeurera Pasionaria.

José Fort

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6 juillet 2009 1 06 /07 /juillet /2009 15:21

Canal + démarre ce lundi soir (6 juillet 2009) une série sur l'Italie et les années de plomb. Voici un de mes articles  sur ce sujet.



« Ils l’ont tué ». Ce 9 mai 1978 en début d’après midi, tout Rome résonne de ce cri. Le corps d’Aldo Moro, président de la démocratie chrétienne (DC), enlevé le 16 mars par les Brigades rouges après l’assassinat de ses cinq gardes du corps, vient d’être découvert dans une voiture garée dans le centre de la ville. Sur le siège, un cadavre. Une balle dans la nuque.

« Un crime avec préméditation », écrit Antoine Acquaviva dans « l’Humanité ». Il poursuit : « Les portes du gouvernement s’ouvraient devant le parti communiste italien (PCI), leurs battants poussés par 35% de citoyens ayant donné confiance et suffrages aux communistes. Les mobiles du meurtre sont patents. L’évolution de M. Moro (favorable à une alliance avec le PCI, ndlr) allait dans le sens d’une évolution démocratique de l’Italie. »

Pour bien signifier le sens de leur action, les tueurs ont déposé le cadavre à mi-chemin entre le siège du PCI et celui de la DC. Au fur et à mesure que la nouvelle se répand à Rome, la foule se presse devant les locaux des deux principaux partis politiques italiens. Visages graves, cris de colère. Quelque chose a changé dans les rues du centre de la capitale. Le climat d’insouciance apparente de cette ville aux palais somptueux a disparu. Déjà, des transistors parviennent les nouvelles du reste de l’Italie. Dans le nord industriel, à Milan, à Turin, les salariés, spontanément, ont cessé le travail.

Des nouvelles semblables parviennent du sud du pays. Dans une édition spéciale, « l’Unita », journal du PCI, saluant la mémoire d’Aldo Moro, écrit : « La lutte d’une nation agressée par des ennemis implacables – décidés par tous les moyens à la faire dévier de la route démocratique librement choisie – entre dans une phase nouvelle qui sera certainement dure et difficile. Cette lutte devra être conduite jusqu’au bout. » « Laissons les Brigades rouges à leurs macabres mises en scène », écrit de son côté Antoine Acquaviva dans « l’Humanité ». Elles ne sont que l’instrument, le « bras armé » d’un projet criminel visant à fusiller, au-delà d’un homme, un type de société, de relations humaines, de développement social et économique. »

Aldo Moro, âgé de 61 ans, avait été jusqu’aux derniers jours qui précédèrent son enlèvement l’un des principaux artisans du rapprochement de la démocratie chrétienne avec le parti communiste italien. Il avait de grandes chances d’être élu – avec l’appui des communistes – président de la République. Sa carrière politique avait commencé au lendemain de la Seconde guerre mondiale. Juriste et député de l’Assemblée constituante de juin 1946, il fut l’un de ceux qui participèrent à l’élaboration de la Constitution républicaine. Né le 23 septembre à Maglie, dans les Pouilles, il avait fait des études de droit à l’université de Bari. Il fut ensuite avocat, professeur de droit avant de « monter » à Rome où il devint en 1939 président de la fédération des universitaires catholiques, d’où étaient issus un grand nombre de dirigeants de la démocratie chrétienne.

Toujours réélu député à Bari depuis 1946, entré au gouvernement comme sous-secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères, Aldo Moro avait été cinq fois président du Conseil et dirigea, de 1963 à 1968, le premier gouvernement italien dit de centre-gauche où étaient entrés des socialistes. Il savait que la DC ne pouvait pas gouverner seule, l’alliance avec les socialistes visant à maintenir les communistes hors du pouvoir. Il fut à nouveau président du Conseil entre 1974 et 1976, années du dernier gouvernement de centre gauche avant d’être élu président de la Démocratie chrétienne en remplacement de M. Fanfani. Les élections législatives de 1976 avaient donné 35% des voix au PCI. Il n’était plus possible de tenir les communistes à l’écart de la vie politique, bien que de nombreux dirigeants de la DC n’admettaient pas leur participation au gouvernement. Aldo Moro était de ceux qui prônaient le contraire. Ce positionnement a déchaîné les tueurs. Qui les inspiraient ?

On les appelaient « Brigades rouges » dans l’intention de dissimuler leur noir couleur, leurs noirs desseins. Les « BR » avaient été créées en 1970 par un certain Renato Curcio, âgé de 35 ans, licencié en sociologie, pour mieux passer sous silence son passé néo-fasciste. La stratégie des « BR » tenait en une formule : « frapper au cœur de l’Etat ». Un Etat né de la Résistance. Premières cibles : les syndicats ouvriers accusés de « collaborer » avec le capitalisme, le parti communiste accusé de « trahir » la classe ouvrière, des dirigeants de la DC accusés de « renier » leur foi et de pactiser avec le diable. Et puis, pêle-mêle, des magistrats, des entrepreneurs, des élus, des journalistes… Bref, ceux que les « BR » désignaient comme des agents de l’Etat bourgeois.

Depuis, on en sait un peu plus sur les véritables inspirateurs du crime. Le dirigeants des Etats-Unis de l’époque, inquiets de la possible arrivée au pouvoir des communistes italiens, avaient chargé les services spéciaux de noyauter les « BR ». De l’argent et des armes ont été fournis à des circuits clandestins mêlant des proches de l’appareil d’Etat et des hommes de la Mafia disposant de réseaux passant par la France et l’Espagne. A l’époque, Antoine Acquaviva ne disposait pas de ces informations. Ce qui ne l’empêchait pourtant pas d’écrire dans « l’Humanité » : « Le terrorisme en Italie, en RFA, voire en France – quelles que soient les diversités des situations - fait désormais partie de la panoplie du capitalisme. Le dénoncer, le combattre, c’est défendre la liberté. Faire œuvre révolutionnaire. »

La plupart des jeunes embrigadés dans les « BR » ont cru qu’ils agissaient efficacement contre l’ordre bourgeois établi. En fait, ils servaient de supplétifs à ceux qu’ils pensaient combattre. Beaucoup, sans renier les motivations de leur engagement de jeunesse, reconnaissent aujourd’hui avoir été manipulés. En 2009, il est commode de s’en prendre à certains d’entre eux, de les pourchasser, alors que « repentis » ils ont été accueillis en France après un accord d’Etat à Etat sous la présidence de François Mitterrand. Un accord visant à sortir définitivement des « années de plomb ». Il est plus facile de s’en prendre à des boucs émissaires qu’aux véritables commanditaires des crimes. Parmi eux, un prix Nobel de la Paix : Henry Kissinger.

Dans une de ses dernières lettres adressées aux dirigeants démocrates chrétiens, Aldo Moro écrit sous la dictée peut-être, sous la surveillance certainement, de ses geôliers : « Si vous n’intervenez pas, une page terrifiante de l’histoire italienne sera écrite. Mon sang retombera sur vous, sur le parti, sur le pays. Que la sentence (la condamnation à mort décidée par les kidnappeurs, NDLR) soit appliquée dépendra de vous. Si la pitié l’emporte, le pays n’est pas perdu. » Aldo Moro ne savait pas que son sort était scellé par ses propres amis de la DC, particulièrement le sulfureux Andreotti, qui avaient décidé, en accord avec la direction du PCI, de ne pas répondre aux injonctions des Brigades rouges. Ce que le leader démocrate chrétien ne savait surtout pas, c’est que son enlèvement, puis sa mort avait été décidés à des milliers de kilomètres de Rome. Du côté de Washington…

Ceux qui, aujourd’hui encore, tentent d’expliquer la violence des groupes dits « révolutionnaires » se réfugient derrière le prétexte d’une « politique d’Etat répressive ». Ils feignent d’oublier les dérives sanglantes et les conséquences dramatiques pour la démocratie italienne d’une aventure programmée par d’autres. Ils passent sous silence la machiavélique manipulation dans laquelle sont tombés des jeunes italiens engoncés dans leurs certitudes sans lendemain.

Les archives des services nord-américains et britanniques récemment déclassifiées confirment que les Etats-Unis, la Grande Bretagne, la France et l’Allemagne avaient envisagé « une série de mesures » en 1976 pour « contenir » la puissance du PCI et la possible mise en œuvre du « compromis historique » ouvrant la voie à une alliance des communistes avec les démocrates chrétiens. En mai 1996, l’ex-directeur de la CIA, William Cosby avoue que Washington a versé de « grosses » sommes d’argent pour prévenir « le péril rouge ». Les archives britanniques - des centaines de documents – relatent des réunions diplomatiques, l’échange de correspondance entre les hommes au pouvoir en Occident, de multiples analyses. Un des textes intitulé « Italy and the communists : options for the West », propose de réfléchir à une action en « soutien à des actions subversives ».

Le secrétaire d’Etat américain, Henry Kissinger, spécialiste des coups tordus et des putschs comme celui qu’il a personnellement inspiré au Chili en 1973, souligne auprès de ses partenaires que les Etats-Unis « craignent » pour la sécurité de l’OTAN et qu’avec l’arrivée au gouvernement des communistes en Italie des documents sensibles, notamment dans le domaine nucléaire, pourraient « finir à Moscou ». A Bruxelles, on évoque une « possible catastrophe » si Enrico Berlinguer, secrétaire général du PCI, accède au pouvoir. On s’inquiète que les bases de l’OTAN en Italie soient infiltrées par des « fonctionnaires communistes ». On envisage même d’expulser l’Italie de l’Alliance Atlantique. C’est à partir de ces analyses que des plans sont élaborés par la CIA en liaison avec les services spéciaux italiens pour « infiltrer et financer » les organisations « en capacité de rompre le processus engagé en Italie ».

L’argent coule à flot, les armes transitent grâce à la mafia, de nombreux dirigeants démocrates chrétiens et socialistes ainsi que des chefs des services secrets italiens sont aux ordres. « Aux jeunes fous de jouer », s’exclamera, hilare, entre cigare et verre de cognac, Henry Kissinger, selon un ancien du département d’Etat. Kissinger ? Un sinistre personnage que l’on continue encore et encore à encenser alors qu’il a mené les pires opérations criminelles dans le monde. « Un modèle », a dit de lui, il n’y a pas si longtemps, un certain Bernard Kouchner.

Après l’assassinat d’Aldo Moro, l’Italie vivra ce qu’on a appelé les « années de plomb ». Attentats et assassinats se multiplieront. Ils seront attribués, selon les moments, à des groupuscules dits « révolutionnaires » d’extrême gauche ou d’extrême droite. En fait, tous travaillaient pour la même entreprise de déstabilisation.

 

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30 juin 2009 2 30 /06 /juin /2009 06:35

 

Dans son atelier de la rue des Grands Augustins à Paris, en ce début janvier 1937 gris et froid, Pablo Picasso attend la visite des représentants du gouvernement républicain espagnol. Le célèbre peintre vit douloureusement la guerre déclenchée par Franco et ses alliés de Berlin et de Rome. Il suit de près les combats en cours à Madrid en lisant notamment « l’Humanité » dont il restera jusqu’à sa mort un fidèle lecteur. Les autorités espagnoles l’ont nommé directeur honoraire du musée du Prado. Elles souhaitent, malgré les événements, assurer la présence de l’Espagne à l’exposition mondiale de Paris.

 

 

José Gaos, commissaire général du pavillon espagnol, Max Aub, attaché culturel, Josep Lluis Sert, architecte et le poète José Bergamin s’installent dans l’atelier après fortes embrassades. « Don Pablo », lui dit José Gaos, « je suis mandaté par le gouvernement pour vous passer commande d’une œuvre de grande dimension. » Picasso vit des jours difficiles. Les images de son pays martyrisé le hantent jour et nuit. Il traverse aussi des moments délicats dans sa vie personnelle.  En guise de réponse, il lit à ses visiteurs un de ses poèmes « Songe et mensonge de Franco » et leur montre deux eaux-fortes et 14 esquisses représentant le général putschiste. Des caricatures sanglantes. « Elles sont à vous », lance Picasso. « Don Pablo » réplique José Gaos, « nous vous demandons autre chose : une toile qui recouvrira un mur entier de notre pavillon. »

 

 

 

Quatre mois passent et Picasso tarde à se mettre au travail. La seule grande toile murale qu’il ait réalisée remonte à 1917 pour le ballet « Parade » de Jean Cocteau. Il découvre qu’un de ses proches amis, Joan Miro, a accepté de fournir une oeuvre. Il va, discrètement, « espionner » l’avancement des travaux du pavillon.  Le 1er mai, il enrage. Picasso a pris connaissance la veille du bombardement de la ville basque de Guernica et découvre les premières photos de la cité martyrisée un jour de marché, les cadavres, les immeubles en feu, les femmes et les enfants fuyant l’horreur. Le  bilan est terrible : 1600 morts, des milliers de blessés. Une ville rayée de la carte, un test pour l’aviation nazie. Il passe commande d’une grande toile au vieux Castelucho dont la boutique, rue de la Grande-Chaumière est le repère des peintres espagnols.  Son arpète, Jean Vidal qui deviendra plus tard un encadreur connu à Paris nous raconte son « aventure ». «  Castelucho me dit le matin « porte cette toile à Picasso ». A dix heures, je me présente à la porte de l’atelier persuadé d’être trop matinal. Picasso déjà levé et visiblement surexcité me demande pourquoi j’arrive si tard et me passe une engueulade. Nous déroulons la toile, la tendons puis la clouons à un châssis. A terre, plusieurs dizaines de dessins.  A peine ai-je le temps de fixer une première partie de la toile qu’il grimpe sur un escabeau et commence à dessiner avec des fusains. »

 

Pendant deux jours et deux nuits, Picasso travaille les premières esquisses: d’abord le taureau puis différentes approches de la tête du cheval. Après avoir lu les reportages dans « l’Humanité » sur les réfugiés basques fuyant Bilbao vers les ports français, il reprend les pinceaux le 8 mai sur le thème de la femme avec l’enfant, la femme coincée dans un immeuble en feu, la femme fuyant la barbarie. Le 9 mai, il commence à unifier les premiers éléments. Jean Vidal se souvient que « lorsque je suis revenu rue des Grands Augustins, Picasso, plus serein, m’invite à m’asseoir et me dit : « Tu vois ce tableau, il appartient à la République espagnole et j’y joins un chèque correspondant à la valeur d’un avion… »

 

 

« L’exposition internationale des Arts et techniques dans la vie moderne » est inaugurée le 25 mai à Paris. Les organisateurs souhaitent valoriser les progrès techniques surtout dans les domaines des transports, des industries chimiques et métallurgiques. Rien sur les préparatifs de guerre. L’influence de Le Corbusier est omniprésente dans de nombreuses structures. Fernand Léger, Robert Delaunay, Raoul Dufy ont livré leurs oeuvres. Le pavillon espagnol a pris beaucoup de retard. Ouvert au public plusieurs semaines après l’inauguration officielle, il comporte deux étages modestes entièrement consacrés aux souffrances du peuple espagnol et aux projets de la République. A l’entrée, une grande photo montre une file de soldats avec un texte : «  Nous luttons pour l’unité de l’Espagne, nous luttons pour l’intégrité du territoire espagnol. » Au fond, couvrant entièrement un mur, Guernica, le tableau de 351x782,5 cm peint en détrempe sur toile. En face, une photo du poète Federico Garcia Lorca assassiné par les franquistes. Dans l’auditorium en plein air, Luis Bunuel présente des documentaires sur la guerre. Dans l’escalier qui mène au premier étage, Joan Miro expose « El Segador ».

 

Le pavillon espagnol est ignoré par la presse. Seul « l’Humanité » publie une photo de Guernica. Le Corbusier dira plus tard que des 31 millions de visiteurs, « Guernica n’a vu que des épaules ». Quant au commissaire du pavillon allemand, il clame que la toile est «  digne d’un fou ou d’un enfant de quatre ans ». Interviewé par Georges Sadoul, Picasso refuse d’expliquer son œuvre. Il évoque la guerre, les réfugiés basques, les mesures prises par le gouvernement républicain pour protéger les richesses du Prado, minimise son statut de directeur honoraire du célèbre musée et déclare : « Les véritables protecteurs du Prado ne sont pas les artistes mais les tankistes, les aviateurs, les soldats qui luttent pour défendre Madrid. »  Malgré le désintérêt noté par Le Corbusier, quelques artistes et journalistes qualifient l’oeuvre de « magistrale ». Ils soulignent l’atmosphère hallucinante et la violence dégagées par la toile aux nuances grises, blanches  et vertes, le taureau surpris ou disposé à attaquer, le cheval hennissant de douleur ou de rage, les femmes en posture pathétique, la tête masculine semblant se réjouir du spectacle dantesque. Le maître dira : « Il serait curieux de conserver photographiquement non pas les étapes d’un tableau mais sa métamorphose. On pourrait peut-être trouver le chemin qui conduit le cerveau vers la matérialisation de son rêve. »

 

Le 1er novembre 1937, l’exposition internationale ferme ses portes. Picasso récupère Guernica.  En septembre 1938, la toile se prépare à un voyage afin de réunir des fonds en faveur des réfugiés espagnols. Elle part à Londres où elle est exposée dans les prestigieuses New Burlington Galleries, puis à Whitechapal Art Gallery. Un critique londonien  estime que le tableau est « trop compliqué à déchiffrer pour de simples gens » alors qu’un autre, Herbert Read écrit : « Guernica est un cri d’indignation et d’horreur. Pas seulement Guernica mais l’Espagne, pas seulement l’Espagne mais aussi l’Europe est symbolisée dans cette allégorie. » L’œuvre fera une courte escale à Paris puis prendra la direction des Etats-Unis.

 

 

Le 1er mai 1939 au petit matin, le transatlantique « Normandie » accoste à New-York. A son bord, Guernica et les 59 études et dessins. Son séjour aux Etats-Unis est prévu pour quelques mois. Le tableau y restera un peu plus de quarante ans. Les membres du comité d’aide aux réfugiés espagnols parmi lesquels Albert Einstein, Ernest Hemingway, Thomas Mann, James Roosevelt, ont  prévu un long périple : Los Angeles, San Francisco, Chicago puis retour au Musée d’Art moderne de New-York à l’occasion d’une grande exposition, en novembre 1939, intitulée « Picasso, 40 ans de son art ». Guernica la rebelle s’installe aux côtés des « Demoiselles d’Avignon ». On découvre alors que l’œuvre ne se résume pas seulement à un témoignage militant mais constitue aussi une étape importante dans l’évolution de Picasso. Durant toute la Seconde Guerre mondiale, Guernica repose au Musée d’Art Moderne de New-York. La toile fait une courte escapade en 1956 en Europe mais revient vite reprendre sa place au troisième étage du  musée new-yorkais.

 

 

A la fin des années 1960, une rumeur enfle. Le gouvernement espagnol souhaite récupérer le tableau. Même le très réactionnaire journal « ABC » titre : « Guernica, un exilé qui doit rentrer ». A Madrid, des diplomates s’activent. Les contacts pris par les hommes de Franco alertent Picasso. Il charge son avocat, Roland Dumas, de réitérer ses intentions concernant la destination de la toile auprès du Musée d’Art Moderne de New-York.  « Pablo Picasso a clairement fait connaître à l’époque », écrit Roland Dumas, « que cette œuvre devrait être remise au gouvernement de la République espagnole le jour où la République sera restaurée en Espagne. Picasso n’a pas changé d’intention quant à la destination de cette œuvre d’art. Il m’a prié de vous le confirmer et m’a confié la mission de m’assurer auprès de vous que telle était bien votre interprétation des faits… »

 

En novembre 1970,  Picasso s’adresse directement au musée de New-York en ces termes : « En 1939, j’ai confié à votre musée le tableau connu sous le nom de « Guernica » ainsi que les études ou les dessins y afférents qui ne peuvent être séparés de l’œuvre principale. Vous avez accepté de remettre le tableau, les études et dessins aux représentants qualifiés du gouvernement espagnol lorsque les libertés publiques seront rétablies en Espagne (…) L’unique condition mise par moi à ce retour concerne l’avis d’un juriste. Le musée devra donc préalablement à toute initiative demander l’avis de Maître Roland Dumas et le musée devra se conformer à l’avis qu’il donnera (…) Il s’agira pour lui, ou ses successeurs, d’apprécier si les libertés publiques ont été rétablies en Espagne. »

 

 

Picasso meurt en 1974, Franco l’année suivante. En 1977,  le Sénat espagnol considérant que désormais « les libertés sont garanties » demande une intervention du gouvernement afin d’organiser le retour de la toile en Espagne. Au mois de mars 1980, Jacqueline Picasso adresse une lettre à Adolfo Suarez, président du gouvernement espagnol, précisant que le maître souhaitait que « le tableau et les dessins qui l’accompagnent restent à Madrid dans l’ensemble du musée du Prado. »

 

 

Dimanche 25 octobre 1981, 19 heures. Dans le Cason del Buen Retiro, une annexe du Prado, Guernica protégé par un écran de verre à l’abri des balles se prépare à recevoir les Madrilènes. Soudain, la foule devient silencieuse et fait une haie d’honneur à une dame aux cheveux blancs : Dolorès Ibarruri. Les officiels s’écartent. Pasionaria me prend par la main et dit : « Montons les escaliers, allons retrouver Picasso. Enfin, Guernica est parmi les siens. »

 

 

 

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21 juin 2009 7 21 /06 /juin /2009 12:00

 

Dans la chambre 212 de l’hôtel National à La Havane, Michael Mc Lanay, l’homme de main du chef de la mafia New-Yorkaise Meyer Lansky, s’inquiétait. Il était près de minuit ce 31 décembre 1958. Le gangster avait fait son tour de salle au Casino Parisien situé au rez-de-chaussée de l’établissement où les habitués de la haute société cubaine et nord-américaine ainsi que des diplomates et des touristes fortunés se pressaient autour des tables de jeux. Il s’étonnait d’une absence : celle de Santiago Rey Pernas, un ministre de Batista plein aux as, pour lequel un étage était aménagé avec roulette spéciale, filles et alcools à disposition. Michael Mc Lanay tenait de bonne source que les guérilleros conduits par Che Guevara contrôlaient la ville de Santa Clara, les hommes de Fidel Castro encerclaient Santiago de Cuba, ceux de Camilo Cienfuegos s’approchaient de la capitale.

 

Un employé de l’hôtel nettoyait sa chambre. «  Dis-moi Jorge », lui dit Mc Lanay, « tu sais quelque chose » ?  Jorge haussa les épaules, sans piper mot. Le gangster allait bientôt apprendre les raisons de l’absence du ministre, pourquoi serveurs et croupiers échangeaient des propos à voix basse. Un avion venait de décoller de l’aéroport Columbia dans la proche banlieue de la capitale avec à son bord Batista, sa famille et un groupe de ministres et d’officiers. Le dictateur s’enfuyait vers Saint Domingue avec des valises pleines de 45 millions de dollars. Quant aux gangsters, ils convoquaient Jorge. « Nous avons mis le Casino et un compte de 250.000 dollars à ton nom. Garde-nous tout cela au chaud, nous reviendrons bientôt ». Mc Lanay ne savait pas que Jorge était le représentant du mouvement révolutionnaire à l’hôtel National.

 

Quand La Havane se réveille, le 1er janvier 1959, les premiers barbudos de la colonne d’Ernesto Guevara « Che » s’apprêtent à entrer dans la ville. Très vite la foule descend dans les rues, les drapeaux rouges et noirs du moment révolutionnaire font leur apparition. Au même moment, la colonne de Fidel Castro fonce sur Santiago. Une fois en place dans la capitale orientale, Fidel décide de rejoindre La Havane. La ferveur est telle qu’il lui faudra une semaine pour l’atteindre. Tout au long de son périple, la foule l’acclame. Le 8 janvier enfin, Fidel Castro entre dans La Havane. Il a 32 ans.

 

 

Le véritable coup d’envoi de la révolution cubaine remonte à 1953 après le putsch du général Fulgencio Batista renversant le gouvernement de Carlos Prio Socarras. Le 26 juillet de cette année là le jeune Fidel Castro organise l’attaque de la caserne Moncada. Un échec. Quatre-vingts combattants sont tués. Arrêté et condamné à 15 ans de prison, Fidel rédige « l’Histoire m’acquittera », un plaidoyer expliquant son action et se projetant sur l’avenir de son pays. Libéré en 1955, il s’exile avec son frère Raul au Mexique d’où il organise la résistance à Batista. Son groupe porte le nom « Mouvement du 26 juillet ». Plusieurs opposants à la dictature rejoignent Fidel. Parmi eux, un jeune médecin asthmatique venu d’Argentine, Ernesto Rafael Guevara de la Serna.

 

Le 2 décembre 1956, Fidel Castro monte  une expédition avec 82 autres exilés. Venant du Mexique à bord d’un bateau  de plaisance, le « Granma », ils débarquent après une traversée mouvementée dans la Province Orientale (sud-est de Cuba). La troupe de Batista les y attend. Seuls 12 combattants (parmi lesquels Che, Raul et Camilo Cienfuegos) survivent aux combats et se réfugient dans la Sierra Maestra. Commence alors une lutte de guérilla. Fidel Castro apparaît au grand jour dans les journaux nord-américains et européens, accorde des interviews, pose pour les photographes, parle sur les radios. A Washington, on ne s’en émeut guère lassés des frasques d’un Batista peu présentable.

La guérilla bénéficie d’un fort appui populaire, notamment parmi les paysans. Elle multiplie les actions contre la troupe de Batista, dispose d’un réseau d’informateurs dans les villes. Elle recrute des dizaines, des centaines, puis des milliers de combattants. L’armée du dictateur est défaite tandis que des opérations se développent dans les villes. Le 1er janvier, la colonne du Che entre dans La Havane. La révolution cubaine vit son premier jour.

 

   

 

 

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21 juin 2009 7 21 /06 /juin /2009 11:02


« Nous nous sommes levés avant le jour », aimait répéter le Colonel Henri Rol Tanguy lorsqu’il était interrogé sur le rôle des Brigades internationales parties défendre la République espagnole. « Nous avions compris », ajoutait-il, « que partant défendre Madrid, nous défendions Paris et l’Europe de la menace nazi ». Les 9000 Français membres des BI (2.500 sont morts sur la terre espagnole) avec près de 30.000 volontaires  venus de toute l’Europe, des Amériques et d’Asie n’ont pas seulement fait acte de courage et de solidarité. Ils ont fait preuve de lucidité alors que les puissances occidentales prônaient la « non intervention » tandis que Hitler, Mussolini et Salazar armaient les putschistes menés par Franco.

En février 1936, le « Frente Popular » remportait les élections avec 52% des suffrages. A l’époque, l’Espagne c’était 24 millions d’habitants dont 12 millions d’illettrés, 8 millions de pauvres, 2 millions de paysans sans terre, 5000 couvents, 110.000 prêtres, moines ou religieux, 800 généraux, une police sauvage. Au lendemain de la victoire électorale, le nouveau pouvoir républicain libérait les mineurs victimes de la terrible répression de 1934 (5000 morts, 3000 blessés, 4.500 emprisonnés), augmentait les salaires, légalisait les occupations de terres non cultivées. La grande bourgeoisie et l’armée décidait alors, après avoir obtenu le feu vert de Berlin, de mettre un terme à cette « révolution ». Le 18 juillet 1936, le signal était donné depuis le Maroc par Franco : « Dans toute l’Espagne, le ciel est sans nuages ». 80% des cadres de l’armée se ralliaient au putsch.

A Londres, la City souhaitait une défaite de la République espagnole. Pour deux raisons : assurer ses intérêts dans les mines espagnoles qui fournissaient cuivre, tungstène et mercure ; éliminer le jeune pouvoir installé à Madrid qualifié de « bolchévik». A Paris, la droite  hurlant « plutôt Hitler que le Front populaire » s’enthousiasmait de l’aide massive  en avions, mercenaires, blindés, armements lourds allemands et italiens à Franco. La politique de « non intervention » des dites « démocraties » occidentales ne relevait pas seulement de la lâcheté ; elle ouvrait les portes à une intervention directe des nazis et des mussoliniens dans les affaires intérieures de l’Espagne.

Les Brigades internationales ont surgi comme la réplique des démocrates du monde entier face à l’invasion fasciste.  Le « voyage en Espagne » de la presque totalité des volontaires de toute l’Europe était organisé dans des baraquements installés avenue Mathurin Moreau dans le 19 ème arrondissement de Paris, aujourd’hui siège du Parti communiste français. Après une visite médicale et un entretien d’incorporation venait le temps de prendre les différents chemins de la lutte : par le train à bord du célèbre Paris-Perpignan de 22h17, par camions vers Marseille ou directement mais par des routes discrètes vers la frontière espagnole. Au même moment, André Malraux recrutait à son compte des avions et leurs pilotes et formait l’escadrille « España ». Malgré la « non intervention » des avions et des armes passaient de France en Espagne avec la complicité de quelques ministres (Pierre Cot avec Jean Moulin ou Gaston Cusin). La Compagnie maritime France-Navigation créée par des militants communistes français organisait des navettes entre l’URSS et l’Espagne. A bord, l’armement indispensable à la défense de la jeune République. Pendant ce temps, les « volontaires de la liberté »  étaient rapidement envoyés au front pour défendre Madrid. Quelques semaines avant l’entrée dans les combats des brigadistes, le ministre espagnol Martinez Barrio avait reçu André Marty et une délégation venue discuter des conditions d’envoi des volontaires étrangers. Il avait posé la question suivante : « Dans quelle condition voulez-vous participer à notre lutte » ? « Nous ne posons aucune condition », avait répliqué Marty et ses compagnons.  « Nous ne désirons qu’une chose : que les Brigades internationales soient considérées comme des unités uniquement subordonnées au gouvernement et à ses autorités militaires ; qu’elles soient utilisées comme troupe de choc en tous lieux où ce sera nécessaire ». Les brigadistes seront envoyés sur les points les plus chauds. Ils auront un comportement héroïque face aux putschistes et à leurs complices allemands et italiens.

La Brigade internationale des Français sera la « XIV » dite « La Marseillaise » avec à sa tête Jules Dumont (fusillé par les nazis en 1943), Boris Guimpel, Jean Hemmen (fusillé en 1942), Putz (tué en Alsace fin 1944), Henri Tanguy qui ajoutera «Rol» (du nom d’un de ses copains tué en Espagne) et dirigera plus tard la libération de Paris. Les brigadistes seront de tous les combats jusqu’à la dernière grande bataille, la plus sanglante de toutes, la Bataille de l’Ebre. Et c’est en pleine bataille de l’Ebre que les Brigades internationales sont retirées par le Président Negrin qui pensait ainsi faciliter le départ les troupes allemandes et italiennes d’Espagne. Vaine illusion. Les jeux étaient faits. L’Angleterre et les Etats-Unis avaient déjà reconnu le régime franquiste dit de « Burgos ».

Le départ des Brigades internationales a donné lieu à des adieux grandioses. Dolorès Ibarruri, « Pasionaria »  a prononcé ce jour là un discours émouvant : « Mères ! Épouse ! Quand passeront les années et que seront cicatrisées les blessures de la guerre, quand le souvenir des jours douloureux et sanglants sera estompé dans un présent de liberté, de paix et de bien-être, quand les rancœurs iront s’atténuant et que l’orgueil de la patrie libre sera également ressenti par tous les Espagnols, parlez à vos enfant, parlez-leur de ces hommes des Brigades internationales. »

Les Brigades internationales dissoutes, beaucoup d’hommes n’ont pas pu rentrer dans leur pays. Nombreux parmi eux sont resté en France et ont été rejoints par 500.000 exilés espagnols fuyant Franco et les persécutions. Les autorités françaises de l’époque les ont parqués dans des camps comme ceux d’Argelès, le Vernet, Gurs, St Cyprien... D’autres se sont échappé, d’autres prendront le chemin des Amériques, d’autres encore rejoindront la Résistance à l’occupant nazi. De nombreux « Espagnols rouges » marqués du triangle bleu d’ « apatrides » seront envoyés dans le camp de concentration de Mauthausen.

Les anciens de la guerre d’Espagne ont formé l’armature des premiers groupes armés de la Résistance. Ils continuaient en France le combat commencé en Espagne. Ils s’étaient, en effet, « levés avant l’aube ».  Le 25 août 1944, les premiers blindés de la 2ème DB du général Leclerc portant les noms de « Madrid », « Teruel », « Brunete » sont entrés dans Paris. Les équipages étaient constitués par des républicains espagnols et étaient guidés dans les rues de la capitale par des résistants eux aussi espagnols et placés sous les ordres du chef de l’insurrection parisienne, le colonel Henri Rol-Tanguy.

José Fort

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21 juin 2009 7 21 /06 /juin /2009 09:40

 

Le 19 juillet 1979, les « muchachos » du Front sandiniste de libération nationale (FSLN) libéraient Managua, la capitale du Nicaragua. Un pays ? Plutôt un ranch privé tenu par la famille Somoza, une dictature bestiale en place depuis 1933. Coïncidences? Anastasio Somoza Debayle dit « Tachito » est mort comme son père « Tacho ». Les deux ont été exécutés comme il est courant d’éliminer des chefs de bandes : le premier, en  septembre 1980, le corps criblé de balles au coin d’une rue d’Asuncion où il avait trouvé refuge chez le dictateur paraguayen Alfredo Stroessner ; le second, fondateur de la « dynastie », abattu dans la ville de Leon - toujours un mois de septembre, mais en 1956 – par un jeune poète Rigoberto Lopez Perez.

La famille Somoza était à la solde des gouvernements nord-américains depuis plus d’un quart de siècle. Cynique, le président US Franklin D. Roosevelt  déclara le jour de l’intronisation de Somoza père à la présidence de la République nicaraguayenne : « Somoza est un fils de pute, mais c’est notre fils de pute. »

Le  1er janvier 1933, Washington annonçait le retrait des marines US du Nicaragua où, depuis plus de cinq ans, ils tentaient de mater une insurrection populaire. Composée de mineurs, de dockers, de paysans, d’ouvriers des bananeraies, la « petite armée folle » en lutte pour « l’indépendance et la dignité » était dirigée par Augusto Cesar Sandino. Le « général des hommes libres », comme l’avait surnommé Henri Barbusse.

En mars 1932, le nouveau président Franklin D. Roosevelt qui représentait – déjà - l’espoir des Etats-Unis empêtrés dans une crise  - déjà - sans précédent avait promis un « bon voisinage » à l’Amérique latine. Sandino et ses hommes  déposèrent leurs armes après le départ des occupants. Ils croyaient en la loyauté de Washington comme aujourd’hui on aimerait croire en celle de Barak Obama sur d’autres points chauds dans le monde. Sandino était tombé dans un piège.

Un plan machiavélique avait été concocté avec comme grand ordonnateur l’ambassadeur des Etats-Unis à Managua, Arthur Bliss Lane, comme bras armé la Garde « nationale » nicaraguayenne formée, équipée et encadrée par des militaires US et comme capo-exécuteur Anastasio Somoza Garcia dit « Tacho ». Objectif : terminer le « travail » en éliminant toute opposition. Le 21 février 1934, dans une embuscade tendue par la Garde « nationale », Sandino et plusieurs de ses compagnons étaient assassinés. Puis vint le temps du massacre systématique des anciens soldats de la petite « armée folle » abattus avec femmes et enfants. « Tuez-les tous » avait hurlé Somoza père avant de lancer les tortionnaires. Un flot de sang coula dans l’indifférence générale.

Somoza père, un vrai « fils de pute », régna vingt ans. Un tueur. Un prédateur. A sa mort, son fils aîné Luis lui succéda et s’employa, de 1957 à 1963, à poursuivre « l’œuvre » de son père avant de mourir officiellement d’une crise cardiaque. Plusieurs sources affirmaient à l’époque que la mort de Luis avait été provoquée par des drogues habilement dispensées par son propre entourage familial.

Après l’intermède gouvernemental de René Schick (1963-1967), un homme de paille du clan, Anastasio Somoza Debayle devenait président de la République. D’entrée, il s’octroyait un tiers des terres cultivables ainsi que le contrôle des principales industries du pays. « Même si j’abandonnais mon titre et mes liens politiques, je serais encore l’homme le plus riche de ce pays », déclarait-il en octobre 1973. C’était un an après le tremblement de terre qui fit dix mille morts et trois cent mille sans-abri à Managua et dans la région. Somoza se chargea personnellement de la gestion de l’aide internationale. A son profit. L’ONU, les Etats-Unis, les pays donateurs ont gardé silence sur le pillage de la solidarité venue du monde entier. Somoza pouvait compter sur ses amis politiques nord-américains aux affaires, ses complices des banques US et européennes. La plupart fonctionnaient à la commission dite des «10% ».

Comment expliquer que ce gangster se soit maintenu au pouvoir aussi longtemps ? La répression féroce menée par la Garde « nationale » a fait des dizaines de milliers de victimes. Toute opposition était étranglée. On ne comptait plus les expéditions punitives, les assassinats, les centres de torture et les cimetières clandestins. Diplômé de West Point, Somoza entretenait d’excellentes relations, « familiales » soulignait-il, avec les militaires US et des responsables politiques de haut rang comme Nixon, Kissinger, Reagan et quelques autres.

Tacho, le père, avait exploité la guerre froide pour maintenir des relations privilégiées avec Washington en se présentant comme un champion de la « lutte contre le communisme ». Il excellait dans les missions « sales » visant les militants progressistes latino-américains. Tachito, le fils, utilisa la « lutte contre le castrisme », en fait contre la révolution socialiste cubaine. Les bases militaires de la dictature furent ouvertes aux préparatifs des expéditions terroristes contre Cuba. Des documents secrets nord-américains récemment publiés indiquent que plusieurs tentatives d’assassinat visant Fidel Castro furent mises au point dans la résidence personnelle de Somoza lors de soirées où se retrouvaient le gratin de la CIA et des mafieux liés aux officines spécialisées dans les coups tordus agissant, bien entendu, au nom de la «défense de la liberté et de la démocratie ».

Pour Tachito, les ennuis commencèrent sérieusement en 1974. Le 27 décembre de cette année là, un commando du Front Sandiniste de libération nationale (FSLN, né en 1961)  effectua un raid spectaculaire au domicile d’un ancien ministre qui donnait une réception en l’honneur de l’ambassadeur des Etats-Unis. Premier coup de gong d’une longue et sanglante épreuve de force entre Somoza, soutenu par sa garde prétorienne et les Etats-Unis et le Front sandiniste de libération dont la stratégie tendait à créer les conditions d’une insurrection populaire généralisée.

Deux erreurs principales précipitèrent la chute de cet homme  arrogant, sans scrupules, avide de richesses, mais qui ne manquait pas d’intelligence politique. En perdant tout sens de la mesure, il déclencha l’hostilité d’une bourgeoisie nicaraguayenne mécontente de la trop modeste « part du gâteau » qui lui était réservée ; en faisant tuer, en janvier 1978, le leader conservateur Pedro Joaquin Chamorro, directeur du journal « la Prensa », il donna le signal de la lutte de tout un peuple, toutes classes confondues, contre la dictature.

La guérilla menée par le FSLN a duré dix-huit ans. Elle fut marquée par des coups de main audacieux et une répression bestiale. Elle devint une lutte nationale contre la dictature en 1977 après l’assassinat de Pedro Joaquin Chamorro.  Grèves et attaques de garnisons se succédèrent. En septembre, le FSLN appela à l’insurrection générale. L’aviation somoziste acheva de ruiner Managua. En mars 1979, les trois tendances du FSLN unifièrent leurs efforts. En juin, le nouvel appel à la grève et à l’insurrection rencontra l’adhésion générale. Le 19 juillet, les combattants avec Daniel Ortega à leur tête entraient dans la capitale. La guerre avait fait 30.000 morts, plusieurs dizaines de milliers de blessés sur une population de 2.500.000 habitants.

Jusqu’au dernier moment, Anastasio Somoza Debayle a cru pouvoir s’en sortir. Depuis son bunker situé sur la Loma, la colline qui domine Managua, il espérait un soutien militaire de ses amis nord-américains. « Ils ne vont pas me laisser tomber, j’en sais trop », confiait-il à ses proches. Washington n’a pas répondu aux appels du fils de son « fils de pute ». Tachito a dû fuir. Les poches pleines. Quant au gros de ses « biens », il avait été prudemment mis à l’abri dans des banques suisses, américaines et dans des sociétés cotées à Wall Street. Une fortune estimée à 1 milliard de dollars.

Toutes les portes se fermaient devant Anastasio Somoza. Même celles de Miami pourtant refuge doré des dictateurs latino-américains en retraite forcée. Il restait un seul individu prêt à l’accueillir : le général Alfredo Stroessner, maître du Paraguay depuis un quart de siècle, un tueur  patenté. Entre ces gens là, la solidarité existe aussi surtout lorsque l’invité traîne des valises pleines de dollars. Somoza avait acheté 8000 hectares de terres paraguayennes et s’était installé dans une villa des faubourgs d’Asuncion sous la protection d’une milice privée et de la police secrète locale. Au cours d’une soirée, il avait affirmé à ses visiteurs, selon sa maitresse du moment : « Je sais que certains veulent ma peau. Ici, je suis en sécurité. » Il restait à Tachito un peu plus d’un an à vivre.

Les tyrans ne doivent pas toujours mourir dans leur lit se disaient les membres du commando en arrivant dans la capitale paraguayenne par des voies terrestres et aériennes.  Mission : abattre Somoza. L’opération avait été soigneusement planifiée : acheminement des armes, location d’appartements, achats de véhicules, et même l’acquisition d’un kiosque à journaux à proximité de la villa de Somoza. Pendant plusieurs semaines, les habitudes de « Tachito » et de sa garde rapprochée ont été observées. A quelle heure sortait-il ? Quelle voiture empruntait-il ? Combien de véhicules de protection ?  Le 17 septembre 1980 en fin de matinée, le commando passait à l’attaque. Anastasio Somoza Debayle s’effondrait sous les balles. Même sa maitresse ne l’a pas regretté.

José Fort     

 

 

Le Nicaragua

Situé entre l’Atlantique à l’est et le Pacifique à l’ouest, au nord du Costa Rica et au sud du Honduras, le Nicaragua est traversé sur sa côte ouest par la route interaméricaine. C’est sur cette côte que se situent toutes les villes, Managua, la capitale, tapie derrière un lac qui porte son nom, Chinandega, Leon, Masaya, Granada. Les tribus indiennes vivent sur la côte est.

 

Pas de répit pour le jeune pouvoir

Dès 1981, mercenaires et anciens gardes somozistes encadrés par la CIA entamaient une guerre non déclarée pour le compte des Etats-Unis. Depuis ses bases du Costa Rica et du Honduras, la « contra » attaquait les nouvelles coopératives paysannes, assassinait les cadres sandinistes.  Ronald Reagan et Bush père se lancèrent dans le trafic d’armes et de stupéfiants connu sous le nom d’« Irangate » pour financer et armer la « contra ».

 

En mémoire

Des dizaines de coopérants français sont partis aider le peuple nicaraguayen. Deux d’entre eux sont tombés sous les balles de la « contra » : Pierre Grosjean, tué en 1983 et Joël Fieux, tombé trois ans plus tard dans une embuscade.

 

 

 

 

 

 

 

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21 juin 2009 7 21 /06 /juin /2009 09:21


« Il était devant moi, livide, assis sur une table dans un cabanon situé près de Cervia de Ter sur la route de Port-Bou. Près de lui, sa mère Ana, son frère José, Matea sa belle-sœur. Je ne savais pas qu’après tant de kilomètres sous la neige, épuisée par des heures et des heures de marche, j’allais passer un moment en compagnie du célèbre poète Antonio Machado qui mourra deux mois plus tard  dans une chambre d’hôtel à Collioure. Il s’est écarté pour laisser une place à ma mère et a récité le poème qu’il avait dédié en 1936 à Federico Garcia Lorca «Le crime a eu lieu à Grenade » :

« On le vit, avançant au milieu des fusils

« Par une longue rue

« Sortir dans la campagne froide

« Sous les étoiles, au point du jour

« Ils ont tué Federico

« Quant la lumière apparaissait

 Marie-Thérèse, aujourd’hui âgée de 92 ans, se souvient de la « Retirada ». 500.000 Espagnols avaient pris le chemin de l’exil. Elle était une parmi tant d’autres.

Antonio Machado avait quitté Barcelone le 22 janvier 1939 alors que les troupes franquistes pilonnaient la capitale catalane. Marie-Thérèse avait rejoint le lendemain une des colonnes de réfugiés depuis Mataro avec sa vieille mère et sa sœur. Elles laissaient en terre espagnole  mari et père, fils et frère morts au combat en défendant la République élue au suffrage universel et assassinée par les putschistes emmenés par le général Franco, l’homme lige des régimes nazi et mussolinien. « A la frontière », dit-elle, « les gardes mobiles français dépouillaient nos hommes de leurs armes. Nous, nous n’avions que deux baluchons. J’ai su, bien après, que Machado avait pu rejoindre Cerbère où il passa une nuit dans un wagon de train abandonné avant de rejoindre Collioure. Moi, ma mère et ma sœur, nous avons eu de la chance. Mon compagnon – Français, ancien des Brigades internationales – avait mis en place un dispositif pour nous tirer du guêpier. Un homme nous attendait derrière le rideau des gardes mobiles. Tout à coup, une brèche s‘ouvrit et l’on nous poussa dans une voiture. Plus tard, on nous fit monter dans un train avec interdiction de prononcer le moindre mot. Nous avons eu de la chance, pas nos camarades perdus dans le froid et la peur à Cerbère. »

Sur les 500.000  hommes et femmes qui avaient franchi la frontière, deux cent soixante-quinze mille furent internés dans des camps. A Argelès, on entassa les réfugiés sur la plage puis, le nombre grossissant, des nouveaux camps furent ouverts notamment à Saint-Cyprien à Barcarès… Ils étaient  dépourvus de structures les plus élémentaires : pas de baraquement, de latrines, de cuisine, d’infirmerie et même d’électricité. A Gurs , une plaque rappelle qu’en cet endroit « séjournèrent 23.000 combattants espagnols, 7.000 volontaires des Brigades internationales, 120 patriotes et résistants français, 12.860 juifs immigrés internés en mai-juin 1940, 6.500 juifs allemands, 12.000 juifs arrêtés sur le sol de France par Vichy. » Les camps « espagnols » préfigurèrent très vite d’autres formes de camps. Dès 1939, les autorités françaises de l’époque avaient qualifié ces camps de « camps de concentration ».

Les Espagnols prisonniers à Argelès et ailleurs ont connu toutes les vexations. Chaque jour, les gendarmes invitaient les prisonniers espagnols à retourner chez eux ou à s’engager dans la Légion étrangère. On dressa la liste des « meneurs » placés dans des parcelles surnommées hippodromes. D’autres seront expédiés dans des prisons militaires. Pourtant la vie s’organisait. Des dispensaires de fortune étaient installés, des cours dispensés, la sécurité assurée. Et malgré les divisions politiques et idéologiques, chacune des organisations reconstituées entamera dans ces camps son chemin vers la Résistance en France contre l’occupant nazi.

Avec le temps, des réfugiés espagnols finiront par trouver du travail à forte pénibilité : les mines, les chantiers forestiers, l’agriculture, le bâtiment où ils retrouveront souvent des compatriotes installés là depuis 10, 20 ans ou plus. Avec le déclenchement de la guerre contre l’Allemagne, l’espoir d’une revanche et d’une reconquête renaît. Lorsque le gouvernement français met les réfugiés d’âge mobilisable en demeure de choisir entre retour au pays ou incorporation dans des Compagnies de travailleurs étrangers (CTE), le choix est vite fait. Pour la plupart, le combat va continuer en France même ou hors de France dans les armées alliées ou de la France Libre.

Sur les 270.000 réfugiés espagnols restés en France, environ 60.000 sont incorporés dans les 250 CTE, sous statut militaire et affectés à des travaux du génie (fortifications, routes…) Ils participent aussi aux combats. Sur les 80.000 morts de 1939-1940, 5.000 sont Espagnols. Les autres, pour moitié d’entre eux sont faits prisonniers. Franco les ayant déchus de leur nationalité et Pétain collaborant, on ne leur applique pas les Conventions de Genève sur les prisonniers de guerre. Nombre de ces « Espagnols rouges » marqués du triangle bleu d’ « apatrides » sont envoyés dans le terrible camp de concentration de Mauthausen. Ceux restés libres passent sous le contrôle du Ministère vichyste de la Production et sont souvent affectés dans les « Groupements des travailleurs étrangers » (GTE) pour aller construire le Mur de l’Atlantique ou travailler sur des chantiers forestiers. La Résistance disposait là de très bonnes sources d’information.

 

 

12.000  Espagnols environ prirent part directement aux combats de la Résistance française dans les FFL, les FTP, FTP-MOI, dans l’Armée Secrète, les Corps francs de Libération et aussi dans leurs propres structures, en particulier en Midi-Pyrénées. Ils disposaient d’une grande expérience tout comme leurs camarades des Brigades internationale. Pour  Charles Tillon, commandant des FTP, «  les anciens d’Espagne constituait une grande partie de l’armature de ces premiers groupes armés de la Résistance communiste. » Le colonel Henri Rol-Tanguy aimait rappeler que « quand il a fallu mettre sur pied l‘Organisation spéciale nous avons systématiquement cherché nos camarades des Brigades internationales. » Le colonel  aura à ses côtés de nombreux Espagnols pendant l’insurrection parisienne. Ils serviront de guides aux blindés de la 2 eme DB du général Leclerc lors de leur entrée dans la capitale. Les tanks portaient les noms de « Madrid », « Brunete », « Teruel », « Guadalajara ». Les équipages croyaient que Paris était une étape avant de foncer libérer Madrid. On leur avait menti.

José Fort

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