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Trois rencontres avec Henri Alleg

Un article publié dans lHumanité Dimanche du 25 juillet

« Paix en Algérie », criaient les terminales membres de la jeunesse communiste devant l’entrée du lycée Jacques Decour à Paris. Nous, les petits, assistions de loin aux distributions de tracts, aux bagarres avec les factieux de l’extrême droite. J’avais entendu à la maison les noms d’Alban Lietchi qui avait refusé de faire la guerre au peuple algérien, celui de Claude Lecomte, emprisonné en Algérie pour activité communiste dans l’armée. Je voyais les grands frères partir sac sur le dos mais pas la fleur au fusil et ceux qui comme Jacques Maire, le fils de la première adjointe communiste de la ville de Montreuil, Adrienne, étaient emprisonnés parce que s’opposant à la guerre coloniale.

La plupart des plus jeunes du lycée entendaient parler de la guerre d’Algérie chez eux ou à la radio. Sans bien comprendre. Mais nous éprouvions pour les grands qui faisaient le coup de poing à l’entrée du lycée une admiration sans borne. Un jour, un baraqué de terminale vendait un petit bouquin. Je m’approchais et découvrais le livre d’Henri Alleg « La Question ». Je voulais un exemplaire. « T’as les sous », me demanda le gaillard. « Donnes lui », lança mon prof de maths, Maurice Loi, sortant de sa poche un billet avant d’entrer dans le bahut. C’est à ce moment précis que date ma première rencontre avec Henri Alleg.

Je savais que la France faisait la guerre en Algérie. Je découvrais en lisant d’une traite dans le métro du retour et à la maison « La Question » que la guerre d’Algérie était une guerre coloniale et que la torture était une pratique quotidienne de l’armée française. Plus tard, j’en saurais un peu plus. « L’Humanité » avait tenté de publier les révélations de Henri Alleg dans son édition du 30 juillet 1957 mais avait été censuré. Son témoignage avait franchi les murs de la prison sur des minuscules papiers pliés et remis à son avocat Me Léo Matarasso. C’est au printemps 1958 que Jérôme Lindon accepta de publier le texte aux éditions de « Minuit ». Aussitôt interdit. Deux semaines plus tard, à Genève, Nils Anderson édita « La Question ». 150.000 exemplaires passèrent clandestinement la frontière. J’en avais un entre les mains. Le livre sera traduit en plus de vingt langues et adapté au cinéma. Un événement.

Je voulais en savoir plus sur Henri Alleg. Il se trouve que deux de mes professeurs étaient communistes. Ils faisaient preuve d’une grande prudence menacés par une administration rétrograde et franchement colonialiste. A quelques uns d’entre nous, demandeurs d’informations, ils parlèrent d’Henri, de sa vie, de ses combats. Du petit parisien, fils de tailleur, né à Londres dans une famille de juifs russes et polonais ayant fui les pogroms. Du jeune Harry Salem débarquant à Alger alors que le fascisme s’étendait sur toute l’Europe. De ce jeune choisissant des copains aux prénoms arabes, refusant la société de l’apartheid, adhérant à la jeunesse communiste avant de rejoindre le Parti communiste algérien (PCA). De celui qui devint en 1951 directeur d’ « Alger Républicain », le seul journal libre de l’emprise des colons se prononçant franchement pour l’indépendance et interdit en 1955. Henri aimait répéter la formule utilisée par le journal après les saisies à répétition : « Alger républicain dit la vérité, rien que la vérité, mais ne peut pas dire toute la vérité ».

Ma deuxième rencontre avec Henri Alleg remonte plusieurs années plus tard à « l’Humanité » dont il était secrétaire général de la rédaction. Roland Leroy, alors directeur de « l’Huma », prenait soin de s’entourer aux postes clés du journal de femmes et d’hommes de convictions et de compétences. Il y avait là le légendaire et brillant René Andrieu mais aussi l’infatigable Marie-Rose Pineau, le très sérieux Georges Chirio et Henri Alleg au palmarès de clandestin anticolonialiste impressionnant : arrêté le 12 juin 1957, alors qu’il se rendait au domicile de son ami le mathématicien Maurice Audin assassiné par les hommes de Massu et de Bigeard ; torturé par les paras ; condamné à dix ans de prison pour « atteinte à la sûreté de l’Etat » ; évasion de la prison de Rennes avec la complicité de Gilberte, sa compagne de toute une vie. Pour le jeune journaliste que j’étais, Henri Alleg symbolisait le courage, l’engagement contre le racisme et toutes les injustices. Lorsqu’il me recevait pour mettre au point l’organisation d’un reportage, j’avais en face de moi un homme plus que courtois, exquis. L’inverse de ceux qui manifestent par l’arrogance les combats qu’ils n’ont jamais menés. Henri Alleg a fait son boulot de secrétaire général de la rédaction. Ne lui avait-on pas un peu forcé la main ? Alleg, c’était d’abord un journaliste de terrain, un commentateur politique. Un homme de plume comme il l’avait démontré à « Alger Républicain » et confirmé plus tard en signant des articles dans « l’Humanité » et en écrivant plusieurs livres enquête traitant des Etats-Unis, de l’URSS…

Ma troisième rencontre avec Henri Alleg a eu lieu aux Etats-Unis. Il préparait un ouvrage en sillonnant le pays. Moi, j’étais en reportage pour « l’Humanité » à l’occasion du voyage dit « historique » de Mickail Gorbatchev et sa rencontre avec Ronald Reagan. Je venais de rentrer à l’hôtel, lorsque le téléphone sonna. Immédiatement, je reconnus sa voix. « J’ai appris que tu étais à New York avant de rejoindre Washington dans quelques jours. Et si tu précipitais ton arrivée. J’ai des gens à te faire rencontrer ». Le lendemain à la première heure je prenais la navette pour la capitale des Etats-Unis. Henri travaillait dans sa chambre, des papiers dispersés sur son lit, sur la table, à même le sol. Nous avons passé des heures à parler. Il racontait son voyage, formulait des appréciations, s’inquiétait de mon reportage. Lorsque nous sommes allés dîner, me sentant en confiance, je l’interrogeais sur les lendemains de l’indépendance et son retour à Alger pour redémarrer « Alger républicain ». « Je l’ai échappé belle », glissait-il souhaitant visiblement passer à autre chose. Ce fut un moment dangereux pour Henri Alleg. Lui et ses camarades persécutés par l’autorité coloniale étaient agressés, menacés de mort, par le nouveau pouvoir. Après le coup d’Etat de 1965, il a dû prendre la fuite, les nouveaux tortionnaires voulant faire de lui à Paris « un nouveau Ben Barka ».

Qui donc Henri Alleg voulait-il me faire rencontrer à Washington ? Des universitaires réunis dans la maison d’un recteur noir. Première séquence : l’auteur de « La Question » a répondu aux questions de ses hôtes. Deuxième, et comme pour payer sa prestation, tous les participants ont dû satisfaire aux interrogations de l’enquêteur venu de France sur l’enseignement supérieur, le racisme, la situation économique et politique aux Etats-Unis. « Ne fumes surtout pas dans la maison », m’avait-il prévenu. Une fois la soirée terminée et dans la rue, en manque, je sortais mon paquet de cigarettes sous les quolibets et même des injures. « Tu vois, c’est aussi le pays de l’intolérance », me dit-il. Le recteur noir nous accompagna jusqu'au bout de sa rue donnant sur une grande avenue pour héler un taxi et se réfugia derrière un arbre en nous lançant un chaleureux « good bye ». Il se cachait car les taxis ne s’arrêtaient pas lorsqu’ils apercevaient un noir. « Tu vois, c’est toujours le pays du racisme », s’exclama Henri.

Henri Alleg nous a quittés la semaine dernière après une vie bien remplie. Un homme droit, un militant communiste courageux, un journaliste de talent. Un ami.

José Fort

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A
C'est avec émotion que je me souviens d'une rencontre lors d'une conférence à Bruxelles au M.I.R.G.début de l'année 2.OOO
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